Cette semaine, « Le Monde des livres » vous propose de lire le nouveau livre de l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot, Bréviaire des anonymes, qui donne une voix aux inaudibles ; sur Haïti, une analyse du chercheur Frédéric Thomas, dans une perspective historique, Haïti. Briser le piège colonial ; le nouveau roman de Sacha Filipenko, dans le vide terrifiant de la Russie profonde, Retour à Ostrog ; une anthologie d’œuvres choisies de Marie NDiaye, Eaux secrètes ; enfin, le premier roman traduit d’une écrivaine turque anglophone vivant à Paris, Aysegül Savas, Anthropologie.

ROMAN. « Bréviaire des anonymes », de Lyonel Trouillot

Une ville de l’« extrême-pointe de la presqu’île » que presque tout le monde a désertée ; une capitale en proie à la violence factieuse et de laquelle il est complexe de s’extraire sans danger ; un politicien qui s’enrichit aux dépens de ses administrés ; une secte évangélique qui devient enragée… difficile de ne pas reconnaître Haïti dans ce livre, dans lequel pourtant aucun lieu n’est nommé. Bréviaire des anonymes, le quinzième roman de Lyonel Trouillot, cherche moins à dépeindre le réel d’un pays que le monde entier regarde de très loin et avec effroi qu’à faire se lever des figures insurrectionnelles, dont les voix font entendre la révolte contre les inégalités et l’exclusion. Elles pourraient être de toutes les époques et de tous les pays.

Un jeune fonctionnaire chargé de faire l’inventaire d’une bibliothèque léguée à l’Etat écrit une longue lettre à son oncle, le politicien haut placé qui l’a pistonné. Peu à peu, son style policé de bon élève, éduqué aux normes de la grammaire française et aux bonnes manières, se trouve rongé de l’intérieur par des voix jusqu’alors étouffées. Le roman enfle jusqu’à devenir choral, jusqu’à décrire un véritable soulèvement capable de renverser l’ordre ancien, jusqu’à être soulèvement lui-même en laissant toutes les voix parler en même temps. Bréviaire des anonymes fait ainsi entendre la rage contenue dans les voix inaudibles, une insurrection langagière contre la détresse et l’exclusion. Ti. S.

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