Le 22 mars 1828, le baron Charles Dupin, député libéral, prend la parole à la Chambre. Pour ce polytechnicien, pionnier des démonstrations statistiques, les faits ne sauraient être démentis : le jeu corrompt. Pour preuve, dans les cinq départements dotés d’une roue de la fortune, on compte 3 753 enfants nés hors mariage, contre 627 dans les 81 départements où ne se pratiquent pas ces loteries. Les vols, les empoisonnements, les abandons d’enfants y sont également beaucoup plus nombreux qu’ailleurs en France. Sur les mêmes bancs libéraux siège pourtant Benjamin Constant, « un des joueurs français les plus célèbres de la première moitié du XIXe siècle », écrit François Guillet dans son très riche essai, Vertige du jeu : les divers fonds d’archives qui le concernent conservent une centaine de sommations exigeant le remboursement de ses dettes.
Ce décalage entre discours de condamnation morale et pratique du jeu traverse toute la période étudiée par l’historien, de la fondation de la Loterie royale en 1776 à celle de la Loterie nationale en 1933. Ces contradictions, ce sont d’abord celles de l’Etat, entre autorisations et interdictions, tolérance à divers degrés, surveillance et surtout profit. Les jeux organisés sous son égide ont financé de grands travaux au XVIIIe siècle, puis la police secrète au XIXe. Ils ont été rétablis en 1933 afin de pouvoir payer les pensions des anciens combattants, alors que la France se trouvait dans une situation financière dramatique.
Avant d’être une affaire de gouvernement, le jeu, sous toutes ses formes, était surtout une passion qui traversait toutes les classes sociales. Tradition aristocratique, il faisait partie des rites de la haute société, qui fréquentait les maisons de jeux huppées, telle Frascati, boulevard des Italiens, à Paris, et, plus tard, les casinos, destinés aux élites dans les villes thermales ou à Monaco. Il accompagna d’ailleurs leur renouvellement dans la société urbaine du XIXe siècle, où émergea une nouvelle forme de sociabilité bourgeoise, le cercle. Mais il était aussi prisé par les classes populaires, qui se réunissaient dans des tripots clandestins ou organisaient des loteries de fortune et des combats d’animaux dans la rue, dispersés par la police. C’est sur ces classes pauvres et non sur les plus fortunées que pesait la condamnation morale du jeu, qui constituait un secteur économique florissant et une marque d’élégance dans de plus hautes sphères.