Le mois de février 2026 fut le théâtre de deux crises simultanées, et il faudrait peut-être prendre le risque de les lire ensemble. A Paris, la cour d’appel vient de clore les audiences du procès en appel des assistants parlementaires européens du Front national (devenu Rassemblement national) : cinq ans d’inéligibilité ont été requis contre Marine Le Pen, jugement attendu en juillet.
A Washington, Donald Trump, 79 ans, demande en privé à ses conseillers de choisir entre J. D. Vance et Marco Rubio pour lui succéder en 2028. Il est au pouvoir depuis un an, ne peut plus se représenter, et sa popularité s’érode. On traite ces deux situations comme des crises de succession : problèmes d’organisation, de stratégie, de légitimité interne. Il faudrait pourtant aller chercher ailleurs.
Ce que ces deux crises donnent à voir n’est pas d’abord politique. Depuis une décennie, des millions de gens dans les démocraties occidentales ont confié leur charge, leur espoir, leur colère, tout ce qu’ils ne pouvaient plus porter seuls, à un corps. Pas à une idée, pas à un programme. A un corps. Celui de Marine Le Pen ou celui de Donald Trump. Ce transfert aide à comprendre pourquoi des défaites électorales, des condamnations, des scandales répétés n’entament pas la fidélité des partisans. Ce n’est pas une fidélité idéologique que l’on révise quand les faits contredisent la thèse. C’est une fidélité plus organique, le type de loyauté que l’on éprouve envers ce qui vous porte, envers ce sans quoi on ne tiendrait plus debout.
Ces deux corps ne fonctionnent pas de la même façon. Le Pen a construit sa légitimité dans la souffrance visible : vingt ans de défaites, la rupture avec son père, les procès, les cordons sanitaires. Son corps a encaissé, et les gens ont vu qu’il tenait. On lui confie son poids parce qu’il a démontré qu’il pouvait le porter.
Trump, lui, fonctionne autrement. Son corps ne tient pas en souffrant : il tient en refusant ostensiblement toute discipline de la décence. Etre décent, c’est contracter son corps dans les limites que la société a tracées, tenir sa langue, rentrer ce que l’on pense vraiment. Cette injonction à la retenue pèse sur les classes populaires et moyennes depuis des décennies. Trump a exécuté le geste inverse : ne pas se contracter. Son corps déborde, transgresse, dit l’insultant, ment effrontément, attaque. Obscène au sens étymologique, hors de la scène convenable, il libère ce que tous les autres corps s’obligent à réprimer.