« Vertu et Rosalinde », d’Anne Serre : le feuilleton littéraire de Tiphaine Samoyault

Vous entrez dans la galerie des Glaces, à Versailles. Il fait nuit. Les lustres sont équipés de bougies qui font trembler mille flammes se reflétant dans les miroirs. Votre corps se disperse en autant de fragments projetés dans le décor des plafonds peints, transportés au milieu d’un lac ou dans une grande forêt. « Etais-je dans un décor en trompe-l’œil ? », demande la narratrice en descendant un escalier interminable ou en tombant au fond d’un puits. Elle est certainement à la lisière du conte, et c’est la magie d’Anne Serre que de nous installer sur ce seuil, une « zone étroite et précise » où l’on peut être en « adéquation quasi parfaite » avec ses désirs.

En 30 histoires brèves, Vertu et Rosalinde fait le portrait de sa narratrice, qui est aussi écrivaine. Il est question de ses amitiés avec des femmes, des pièges et des prestiges de l’écriture, de l’enfance – quand la compréhension partielle des événements fait naître de grandes espérances –, de travestissements, de crimes projetés, de peinture, du cinéma de Fellini, et de littérature, bien sûr, puisque la réalité se confond avec elle – comme un visage reflété se confond avec la glace ou l’eau. La structure du roman ressemble à celle d’Au cœur d’un été tout en or (Mercure de France, 2020), composé, lui, de 33 séquences, qui avait obtenu le prix Goncourt de la nouvelle. Alors : nouvelles ? roman ? Inutile de trancher. Presque toutes les histoires peuvent se lire de façon indépendante ; elles ne sont pas liées par la chronologie, la narratrice y est tantôt enfant, tantôt adulte à différents âges de sa vie. Et pourtant, ces scènes ensemble racontent une histoire, tenue par un lien mystérieux qui en art s’appelle une forme et dans les contes s’appelle une fée (en référence à la fameuse petite phrase de Perrault, dans La Barbe bleue : « Mais la clé était fée. »).

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