Vous avez peut-être remarqué que de nombreux échanges professionnels par e-mail ou messagerie commencent aujourd’hui par cette formule rituelle : « J’espère que tu vas bien. » Cette attention portée à l’état physique et psychique de son interlocuteur paraît, sous cette forme itérative, relativement récente. Même s’il est difficile d’en circonscrire l’origine, il me semble qu’elle a vraiment pris son essor avec la pandémie de Covid-19. Redécouvrant soudain la mortalité potentielle de nos collègues, nous nous étions mis à envisager l’hypothèse – jusqu’alors totalement occultée – que ceux-ci pourraient aller mal, voire très mal. Si, en face-à-face, toute communication commence, sans même qu’on s’en aperçoive, par un check-up des variables vitales de son interlocuteur, pareil tour d’horizon semble difficile à l’écrit, d’où l’utilité d’une telle formule.
« Je rêve que la personne développe en me disant : “Ben non, ça ne va pas, je me suis fait rouler sur le pied !” J’avais d’ailleurs une collègue qui pouvait me raconter sa vie par mail à partir d’un simple “ça va ?” », nous confie Sandra (les personnes citées par leur prénom ont requis l’anonymat), qui travaille dans la mode. Mais cette version prolixe n’est que l’exception, concernant une petite poignée de champions du storytelling, capables de transformer leur existence en chanson de geste à la moindre sollicitation.