Dans les ateliers du joaillier Van Cleef & Arpels, à la découverte du serti mystérieux

Ici, « tout le monde est spécialisé mystérieux », vous prévient-on à l’entrée. Ne pas entendre par là une aptitude à jouer les énigmatiques, mais des compétences spécifiques pour fabriquer des bijoux selon une technique particulière : le serti mystérieux. Dans ce lumineux atelier parisien de Van Cleef & Arpels, au troisième étage d’un bâtiment haussmannien dont l’adresse est tenue secrète par sécurité, une vingtaine d’artisans français y fabriquent des pièces uniques ou produites en très petite quantité.

Alors que, traditionnellement, un serti se caractérise par des grains ou griffes d’or ou de platine, discrets mais visibles, ici, les rubis, saphirs ou émeraudes sont agglomérés les uns aux autres comme s’ils tenaient par magie. Sans aucun point de métal, et encore moins de colle, pour les encadrer et les retenir.

Résultat ? Des mosaïques de pierres régulières et monochromes qui évoquent des tesselles sans joint apparent. Employé sur des surfaces planes ou courbées, le serti mystérieux se déploie souvent sur des pièces figuratives et naturalistes : feuilles, cerises, pommes de pin, papillons… Tolérance d’approximation pour l’espace entre chaque gemme ? « Moins de deux centièmes de millimètre, moins qu’une feuille de papier », précise Grégory Weinstock, le directeur des métiers haute joaillerie.

Cette signature, dont Van Cleef & Arpels s’enorgueillit depuis les années 1930, est à la fois si exigeante et si chronophage que chaque employé « spécialisé mystérieux » aura, au cours de l’année qui s’achève, contribué à faire aboutir « entre trois et sept pièces ». Pas davantage. Installée à sa « cheville », comme on appelle ici un établi en bois, une jeune joaillière, en apprentissage depuis un an, en blouse blanche logotée et longs ongles manucurés, travaille sur la structure d’un modèle baptisé Kallima. « Deux cent quarante heures » d’ouvrage sont requises de sa part sur cette bague en forme de papillon, soit près de deux mois.

Il s’agit d’abord de parfaire sur papier le tracé du bijou au feutre, avec des rails horizontaux et verticaux sur lesquels viendront plus tard se positionner les pierres. Ce quadrillage est ensuite reproduit et lentement assemblé, en trois dimensions, en or rouge, un alliage résistant cuivré. L’assemblage mobilise des vis et charnières si minuscules que même l’objectif du photographe du Monde, exceptionnellement admis dans ce lieu de travail, peine à les capturer. Les proportions se doivent d’être irréprochables ; les soudures, parfaites. Les gestes, exécutés à coups de pointes, d’échoppes, de limes, de fraises ou de pinces brucelles, réclament de l’assurance.

« C’est de la dentelle, résume une salariée qui s’active, elle, sur l’ossature d’une fleur à cinq pétales qu’elle exhibe dans sa paume. Etre à l’aise dans l’exercice requiert forcément plusieurs années. » Après deux décennies passées à exercer dans ce domaine hyperspécialisé, elle est aujourd’hui chargée de superviser une « planche », c’est-à-dire de suivre l’activité de plusieurs établis. Photos et dessins d’enfants, pense-bête fluo égayé de petits cœurs, sticker chat mignon collé sur la lampe… Sur ces espaces de travail où les employés passent plusieurs heures par jour, chacun personnalise l’environnement.

A dix pas de là, dans une pièce voisine fermée, séparée pour garantir la concentration, des lapidaires s’affairent. Chez Van Cleef & Arpels, seuls une dizaine de ces professionnels de la taille des pierres maîtrisent le serti mystérieux. Chaque pierre, à peu près fine comme un grain de poivre, demande en moyenne deux heures et demie pour être taillée.

« Tout ça requiert de l’endurance », dit, concentré, un jeune artisan chargé de donner forme à des émeraudes pour une bague Kallima, qui en requiert 78 en tout. Au-delà de la forme visible à la surface, carrée, hexagonale ou en navette (de la forme d’un calisson), les lapidaires doivent créer sur la culasse arrière de chaque gemme une « saignée ». Pour cela, tenue au bout d’un bâton à l’aide d’un morceau de cire, elle est portée sur une scie diamantée humidifiée.

« On taille à la fois à l’oreille et à tâtons, explique un employé décoré du titre de Meilleur ouvrier de France. On regarde doucement si la saignée est juste pour permettre à la pierre d’entrer sur le rail et de glisser dessus sans résistance. » Une fois chaque rail empli de plusieurs pierres accolées, un fermoir en or fixé à l’extrémité – une « porte » – se clôt pour qu’elles soient bien maintenues. « Il ne s’agit pas simplement de donner aux pierres une forme mais, en les taillant, d’en sublimer aussi la couleur comme un peintre », s’emballe Grégory Weinstock, du haut de ses trente ans d’expérience en serti mystérieux.

Dans la maison, on aime ainsi que les saphirs suggèrent un « océan profond », que les rubis prennent l’aspect gourmand d’un coulis de framboises et que les émeraudes, plus capricieuses et souvent piquées de « givres » (de fines inclusions), imitent une verdure luxuriante. Le diamant, en revanche, est proscrit en serti mystérieux, sa transparence laissant à jour le squelette des rails et brisant l’illusion.

Depuis son apparition chez Van Cleef & Arpels, la technique – qui orne des bijoux dont les prix sont lestés de cinq ou six zéros – s’est enrichie. A partir de 2012, le sertissage a ainsi pu être exécuté en « vitrail », sur des pièces qui s’admirent recto verso. Pour ces spécimens qui laissent filtrer la lumière en dissimulant astucieusement la monture sont privilégiés des saphirs bleus ou mauves (« Soyez attentif, ce ne sont pas des bonbons à la violette ! », apostrophe Grégory Weinstock), comme l’an passé, dans un clip poisson doté d’un nuancier d’écailles.

Mais, pour le reste, des rails d’or aux saignées, la technique demeure inchangée depuis les années 1930. Si les luthiers débattent toujours des secrets de fabrication des violons parfaits qu’Antonio Stradivari n’a nulle part consignés, « nous avons perpétué le savoir-faire et savons toujours fabriquer nos stradivarius à nous », sourit Grégory Weinstock. Avec patience, pierre après pierre.

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