En choisissant le métier de philosophe dans un monde qui s’effondre, j’ai voulu réfléchir à sa place dans la cité. Son rôle est de relier les mondes, alors que l’être humain aime tant les séparer. J’ai complété mes études de philosophie par des études en sciences cognitives, en économie et en théologie, allant jusqu’à Jérusalem pour y étudier la Bible. Puis, parallèlement à ma thèse de doctorat – « Penser l’hybride » –, j’ai travaillé dans différents cabinets ministériels comme conseillère prospective et discours, puis codirigé un incubateur de start-up. Chaque jour était une étude de cas sur la capacité ou l’incapacité des mondes à s’hybrider, soit au plus haut sommet de l’Etat soit dans l’univers économique, entre politiques, entrepreneurs, artisans, chercheurs.
Quand j’œuvrais au cabinet de la ministre du commerce, de la consommation et de l’artisanat, j’ai rencontré le chef Guillaume Gomez, alors en poste à l’Elysée. Avec lui, j’ai découvert la cuisine et nous sommes devenus amis. Quand je lui ai parlé d’hybridation, il a immédiatement fait le lien avec la gastronomie, les différents savoir-faire, le métissage des saveurs, des ingrédients et des cultures qui créent un mets.
Moi qui adore la philosophie appliquée, je me suis régalée à débattre avec lui, si bien qu’on a écrit un livre ensemble. Il y a beaucoup de parallèles entre nos métiers, qui tiennent un rôle nourricier : l’un matériel, l’autre immatériel. Chacun est une sorte de marieur : l’un, des aliments ; l’autre, des idées. L’alimentation n’a rien d’anodin : ce qu’on met dans son corps, c’est ce qu’on met dans sa tête. Chacun se doit d’avoir une conscience de la nature – des saisons, des producteurs –, c’est-à-dire du réel.
L’alimentation a toujours été importante dans ma famille. Il y a quelque chose de sacré dans le fait de se nourrir, ensemble, autour d’une table. C’est un lieu crucial du lien à l’autre. Chez nous, nous prenions tous les repas en famille ; mes trois sœurs et moi n’allions pas à la cantine, mon père, avocat, avait son cabinet à la maison.
Lorsque mes parents me demandent quel repas me ferait plaisir lorsque je reviens à Lyon pour les voir, je réponds toujours : « Des schnitzels ! » Si ma mère cuisinait tous les jours de délicieux plats, je me souviens particulièrement des schnitzels que je préparais avec mon père, d’origine viennoise, le samedi. La préparation était cérémoniale, il fallait trois assiettes creuses, pour la farine, l’œuf battu, la chapelure. A 4 ans, c’était amusant de plonger l’escalope dans ces différents bains. Puis mon père la faisait frire, et la servait avec du riz et une salade. Je raffolais de ce goût d’Autriche, symbole de transmission et d’héritage.
Ce que je trouve fascinant avec cette recette, c’est que l’on plonge l’escalope dans différents mondes, comme un exil d’assiette en assiette. La viande se modifie, mais reste pourtant la même. Entre l’identité et l’altérité, que prend-on du monde dans lequel on est plongé, et que garde-t-on de soi ?