Les semaines de la mode masculine – à l’exception de celle de Paris, qui se porte bien – ont-elles encore un avenir ? Depuis plusieurs années, Londres et New York montrent leurs collections homme pendant les fashion weeks femme, lors de défilés mixtes. Un fonctionnement adopté au-delà des pays anglo-saxons par un nombre croissant de marques désireuses de réduire leurs coûts depuis 2024, début de l’actuelle crise du luxe, qui ne semble pas prête à se résorber.

On le constate à la fashion week masculine automne-hiver 2026-2027 de Milan, où Gucci, Fendi et Emporio Armani sont absents. Sur le papier, elle s’étire sur cinq jours, du 16 au 20 janvier. Mais, dans les faits, elle s’avère trouée comme un gruyère : seulement trois shows le vendredi 16, rien le lundi 19 après-midi, uniquement des défilés « digitaux » de créateurs inconnus le mardi 20, etc.

Parmi les 84 événements inscrits au calendrier, il s’agit en majorité de « présentations ». Alors que le défilé réunit à heure fixe des invités pour montrer les vêtements en mouvement sur des modèles vivants, la présentation est un format figé où l’on vient voir des produits exposés pendant plusieurs heures sur des cintres ou des mannequins inanimés. Moins prestigieuse, moins virale et moins coûteuse qu’un défilé, la présentation a été privilégiée cette saison par de grandes maisons comme Ferragamo, Etro ou Tod’s.

En général, elle est plutôt l’apanage des griffes spécialisées dans un produit qui veulent montrer de près leur savoir-faire. Et conçoivent pour ce faire un environnement charmant : Jacob Cohën a reconstitué l’ambiance feutrée d’un lobby d’hôtel pour présenter ses denims, Church’s a installé ses souliers au milieu de violons et de trompettes, Kiton a imaginé un minicinéma pour raconter en images ses origines de tailleur napolitain… Dans tous les cas, des cappuccinos (le matin) et des bulles (l’après-midi) accompagnent la déambulation des journalistes, acheteurs et influenceurs.

Pour convaincre ce petit monde de se déplacer jusqu’à Milan, il faut tout de même quelques grands événements, stratégiquement dispersés par la fédération locale, la Camera nazionale della moda italiana, tout au long de la fashion week. La mission d’ouvrir les festivités incombe à Zegna, qui, la saison dernière, avait déserté Milan au profit de Dubaï dans une entreprise de séduction de la clientèle moyen-orientale. De retour dans la capitale lombarde, elle met les petits plats dans les grands ou, plus exactement, elle met des grandes armoires sur un vaste podium. Remplies de vêtements, les penderies sont censées évoquer l’intemporalité du style de la maison centenaire.

« On crée des vêtements qui ont de la valeur et doivent durer pour toujours, comme une montre qu’un parent transmet à son enfant », explique Alessandro Sartori, le directeur artistique. Cette feuille de route le pousse à imaginer un joli vestiaire classique qu’il adapte à son goût : les silhouettes sont allongées, les épaules plutôt carrées, les vestes dotées d’un pli dans le dos pour leur donner du volume. Un habile jeu sur les boutons rend les blazers adaptables, plus ou moins ajustés, droits ou croisés.

Parmi les marques sur lesquelles Milan peut compter, il y a Dolce & Gabbana, dont les défilés créent toujours des attroupements devant l’ancien cinéma Metropol devenu leur quartier général en 2005. Pas de superstar cette fois-ci, mais, comme de coutume, un spectacle son et lumière intense pour accompagner une collection qui ambitionne de dresser le portrait de la gent masculine. « Dans un monde de plus en plus uniformisé (…), la collection se consacre à l’identité singulière de chaque homme. Ce n’est pas une inspiration, mais un manifeste », s’enflamme une voix off diffusée en guise d’introduction au défilé.

La collection censée célébrer la diversité frappe par l’uniformité des mannequins qui l’incarnent – des hommes bruns, jeunes et musclés – et par la cohérence du style Dolce & Gabbana qui infuse toutes les silhouettes. Certains sont en costume rétro, avec des pantalons à taille haute qui remontent jusqu’à la cravate courte et large comme un bavoir ; d’autres en survêtement voyant soulignant leur musculature ; quelques-uns en tee-shirt échancré, jean déchiré et (fausse) fourrure. Mais qu’ils soient court-vêtus ou enveloppés dans d’encombrantes pelisses, tous surjouent une virilité décomplexée. Il y a peut-être une infinité d’hommes et de styles, mais tous ceux qui portent du Dolce & Gabbana le font pour être remarqués.

D’autres réflexions animent Miuccia Prada et Raf Simons, qui trouvent difficile de se concentrer sur la mode dans un monde menacé par les guerres. « C’est notre devoir de faire référence au passé pour trouver de la beauté, tout en essayant d’innover », disserte le tandem à la tête de Prada. Dans la lignée de leur collection masculine estivale, ils proposent une garde-robe simple, aux contours nets. Les silhouettes sont sombres et étroites, avec des vestes près du corps et aux jambes allongées par les pantalons ; quelques détails, comme une boucle d’oreille, un bouton de manchette ou une cape courte colorée en tissu technique, pimentent l’affaire. Les poignets de chemise, qui surgissent des pulls et des manteaux, ont l’air parfois usés, comme s’ils avaient déjà vécu plusieurs vies. La collection, aussi charmante que prudente, est peut-être aussi une réaction à la situation de la marque, qui préfère ne pas prendre de risques alors qu’elle reste en croissance malgré la crise.

Le défilé Giorgio Armani est le dernier gros événement de la fashion week, et il a lieu dans le sous-sol de la demeure du créateur, mort le 4 septembre 2025. Leo Dell’Orco, son bras droit, a imaginé une collection qui reste fidèle aux préceptes du fondateur, tant dans la mise en scène que dans le style. Le vestiaire souple, centré sur le costume, est majoritairement beige et gris et illuminé par des touches de violet et de velours. Il fait la part belle aux pantalons à pinces et aux chapeaux, qui s’annoncent comme des tendances lourdes de la saison. Quelques silhouettes plus sportives aux motifs montagnards rappellent qu’Armani – via sa ligne sportive EA7 – est l’équipementier officiel de l’équipe d’Italie aux Jeux olympiques de Milan-Cortina, qui démarrent le 6 février. Ce qui est difficile d’ignorer, tant la maison a investi en panneaux publicitaires dispersés un peu partout dans la ville.

En dehors des griffes italiennes, Milan a aussi bénéficié de la présence de deux marques anglo-saxonnes, indépendantes et quinquagénaires : Ralph Lauren et Paul Smith. La première réserve d’ordinaire un format de présentation à son vestiaire masculin, mais, emballé par sa collection, Ralph Lauren a décidé de la transformer en défilé.

Dans le magnifique palazzo qui sert de showroom à la maison, dont la décoration illustre le succès du milliardaire américain (Porsche vintage dans la cour intérieure, bureau présidentiel, tableaux de chasse et de noblesse aux murs), il a mis en scène ses deux lignes, celle plus accessible (Polo) et celle plus luxueuse (Purple). La première dresse le portrait séduisant d’un jeune homme décontracté, avec son pantalon taché de peinture, sa veste à franges brodées de fleurs, sa chemise en denim. La seconde, qui reprend les codes WASP (blazer marine à boutons dorés, pantalon à pinces immaculé, mocassins en velours, etc.), est moins remarquable.

Chez Paul Smith, l’atmosphère est plus modeste : son showroom où a lieu le défilé est un espace industriel blanc et vide, en dehors de cageots qui servent à asseoir les invités. Paul Smith a demandé à Sam Cotton, qu’il a récemment nommé directeur des collections masculines, de venir dans ses archives à Nottingham (Royaume-Uni) pour « porter un œil neuf sur cinquante-cinq années de création ». Parmi les 5 000 pièces, celui-ci a retenu des costumes de la fin des années 1980, déconstruits ou portés à l’envers avec les coutures apparentes. D’autres silhouettes, plus sobres, avec des costumes jamais trop formels, des manteaux en tweed moelleux ou des vestes aux poches plaquées complètent cette jolie collection facile à porter.

C’est dans son showroom similaire par son dépouillement, mais nettement plus petit et récemment acquis, que Satoshi Kuwata a aussi convié ses quelque 200 invités. Quand il a lancé sa marque, Setchu, en 2020, le Japonais a choisi Milan pour être au plus près des usines et des artisans. Son travail continue de refléter sa réflexion sur les matières et les formes, avec des vêtements toujours transformables (un sac devient un manteau, des boutons permettent de changer le volume d’une veste, les cols se détachent, etc.), cette fois inspirés d’un voyage au Groenland : les manches des chemises qui partent du torse plutôt que des épaules imitent l’anatomie de la faune locale, les plis anguleux des tissus rappellent le relief arctique, l’iridescence de certaines matières est un hommage à la nature groenlandaise. Qui, dans le contexte international actuel, tombe à point nommé.

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