Assis sur le canapé usé de son salon exigu, dans le quartier de Dixinn, à Conakry, Sékouna Kanté en veut à Donald Trump. Quelques jours plus tôt, cet informaticien de 43 ans a dû emmener sa petite Mariam, 9 mois, en urgence à l’hôpital à cause d’une crise sévère de paludisme.
En raison de l’arrêt des activités de l’Agence américaine pour le développement international (Usaid), décrété par M. Trump lors de son retour à la Maison Blanche, le 20 janvier 2025, la fillette et sa famille n’ont, à l’instar de milliers d’autres habitants de la capitale guinéenne, pas reçu les moustiquaires habituellement distribuées dans le cadre du plan national de lutte contre le paludisme.
En Guinée, comme dans nombre de pays d’Afrique, cette maladie transmise par les moustiques demeure la première cause de mortalité infantile et le premier motif de consultation dans les centres de santé. Pour tenter de répondre à ce défi sanitaire, les autorités, appuyées par des ONG et des partenaires internationaux, procèdent tous les trois ans à une vaste distribution de moustiquaires à travers le pays.
Pour la campagne 2025, huit millions de protections avaient été prévues (pour un peu plus de 15 millions d’habitants), pour moitié financées par le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, une fondation créée à l’initiative de plusieurs Etats. Sur ce total, deux millions de pièces qui étaient censées être fournies par l’Usaid ne sont jamais arrivées en Guinée, en raison de la décision de M. Trump.
« Quand j’ai appris qu’il stoppait les aides internationales, j’ai tout de suite compris qu’on aurait des problèmes avec les moustiquaires, car je savais qu’elles étaient en partie financées par les Américains », se rappelle M. Kanté. De fait, le gouvernement et les ONG locales ont dû trouver des solutions en urgence avant le début de la distribution, prévue d’avril à juin.
« Nous n’avions pas assez de moustiquaires. Les autorités ont donc fait le choix de donner la priorité à l’intérieur du pays et d’exclure la région de Conakry, alors qu’il s’agit d’une zone hyperendémique », déplore Mamadou Sanoussi Barry, directeur exécutif du Réseau national des associations de lutte contre le paludisme, qui compte une soixantaine d’organisations.
Les conséquences de l’arrêt de l’Usaid ne se limitent pas aux moustiquaires. Avec la fin des projets financés par l’agence américaine – à hauteur de 72 millions de dollars (61 millions d’euros) en 2024, et seulement 23 millions de dollars (20 millions d’euros) en 2025 –, c’est tout le réseau de lutte contre le paludisme qui se retrouve fragilisé en Guinée. Ces aides américaines avaient notamment permis de recruter environ 500 agents communautaires qui participaient à la sensibilisation des populations et permis surtout la détection et à la prise en charge des malades dans les zones reculées.
« Ces agents locaux se déplaçaient dans les villages et envoyaient les cas les plus graves dans les centres de santé locaux. Avec l’arrêt de l’Usaid, ils ont perdu leur emploi et ont donc stoppé leur activité, pourtant essentielle », regrette Luc Innocent Touré, coordinateur de programmes pour l’ONG Comité jeunes mon avenir d’abord, qui participait à « Notre santé », un projet de renforcement du système de santé local financé par l’Usaid.
Signe de cet impact direct sur le terrain, le Réseau national des associations de lutte contre le paludisme affirme avoir observé, en 2025, une hausse de sa prévalence dans les régions jusqu’alors couvertes par des projets financés par l’Usaid, telles Labé, Boké, Kindia ou encore Mamou.
Si la plupart des acteurs guinéens se montrent critiques au sujet de la suspension des aides américaines, jugée « brutale » et sans le préavis qui leur aurait permis de trouver des solutions de remplacement, certains y voient désormais l’occasion de bâtir un système de santé moins dépendant des financements étrangers. « Qu’importe ce que décident les Américains. Nous ne pouvons pas nous revendiquer souverains et râler quand on ne nous aide plus. Nous devons assumer », estime un ministre, sous couvert d’anonymat.
Portée par le secteur minier, en particulier la production de bauxite et de fer, la croissance guinéenne est estimée à environ 7,2 % par le Fonds monétaire international en 2025. De bons résultats économiques qui, espèrent les ONG, permettront de dégager de nouvelles recettes et combler le vide laissé par l’Usaid. Dans sa lettre de cadrage adressée à la direction générale du budget, au début de décembre, le premier ministre, Bah Oury, a parlé du secteur de la santé comme une des priorités pour 2026.