Quand je désespère de notre monde, je relis les Essais. Montaigne a passé toute sa vie adulte dans la guerre civile ; il est tombé dans des embuscades ; il a été pris en otage. Chaque soir, il se demandait s’il se réveillerait vivant au matin. Quand j’observe nos divisions, je me rappelle qu’il n’y a pas si longtemps des Français mangeaient le cœur d’autres Français sous prétexte que leurs croyances religieuses n’étaient pas strictement les mêmes. Montaigne y songe lorsqu’il juge ses concitoyens plus barbares que les cannibales du Brésil.
En un temps d’incertitude et d’inquiétude, un détour s’impose, voire un retour à des prédécesseurs qui connurent des époques de troubles plus cruels que les nôtres. En vérité, les mots « espérer », « espoir », « espérance » apparaissent peu dans les Essais. Montaigne évoque rarement la vertu théologale, « une petite fille de rien du tout », dira Péguy, alors que la foi lui fait penser à une forte épouse et la charité à une mère ou « une sœur aînée qui est comme une mère ». « Faiblesse de l’espérance auprès des deux autres vertus », décide Péguy, car ce n’est pas de croire et d’aimer mais « d’espérer qui est difficile ».