La maison est-elle toujours hantée par l’esprit du fondateur ? La question se pose à chaque directeur artistique du luxe. Omniprésente dans la mode, cette interrogation occupe aussi les joailliers. Le secteur, promis à 4,1 % de croissance d’ici à 2028 selon le cabinet d’études McKinsey, soit quatre fois plus que le prêt-à-porter, pioche allègrement dans son héritage, quitte à peu innover. Du 26 au 29 janvier, les dernières collections de haute joaillerie, révélées à une clientèle fortunée à Paris, en parallèle des défilés haute couture, ont encore accentué ce phénomène. A travers leurs pièces empierrées, les designers ont adopté un même impératif : s’en remettre à une figure passée de la marque pour espérer perpétuer son esprit.

« Ces dernières années, j’avais déjà éclairé plusieurs facettes de l’esthétique [du fondateur] Frédéric Boucheron. Mais je n’avais jamais raconté son histoire », souligne Claire Choisne, la directrice des créations de Boucheron. Pour cela, elle s’est imposé une rigueur : « Résumer l’essentiel de son legs en très peu de bijoux, comme si je devais donner une synthèse claire à ma mère. » Quatre pièces-clés résultent de cette réflexion. D’abord, un collier enrubanné surligné de laque noire et lesté d’un volumineux diamant taillé en émeraude, en écho à la forme octogonale de la place Vendôme, où s’installa en 1893 Frédéric Boucheron (1830-1902). Ensuite, deux épaulettes d’où des rangs de diamants se déploient comme des ondes : un clin d’œil à une manche tulipe bordée de perles, signée dans les années 1880 par le fondateur, qui était fils de drapier.

Enfin, Claire Choisne ressuscite trait pour trait deux colliers dits « Point d’interrogation », reconnaissables à leur lame ressort flexible qui enserre le cou. L’un, abstrait, de 1884, repose sur une enfilade de diamants. L’autre, dessiné en 1879, mais jamais réalisé, rappelle le goût du joaillier pour le végétal : il imite une branche de lierre en cascade, à laquelle la designer ajoute des baies givrées figurées par des cabochons de cristal de roche. Un dialogue limpide à plus d’un siècle d’écart et modulable : chacun des quatre bijoux peut se transformer de trois à sept manières différentes (en broche, bijou de cheveux, bague, bracelet…).

Chez Dior, Victoire de Castellane, à la tête de la joaillerie depuis 1998, connaît tout ou presque de Christian Dior (1905-1957). Un savoir biographique déployé dans ses 57 nouvelles pièces. De « Monsieur Dior », comme l’appellent toujours sentencieusement les salariés, elle croque la passion sans limite pour les jardins (un plastron peuplé d’une multitude de fleurettes, égayé par deux opales), les forêts (des bagues ou des boucles d’oreilles touffues de tsavorites et d’émeraudes comme un buisson), l’usage de rubans ou de galons (un collier en demi-cercle en saphirs et turquoise) ou la superstition astrologique (une parure en or finement perlée, diamants jaunes et demi-lunes d’opale)… La partition délicate est sans surprise, sauf pour l’emploi inédit de rubellite ou tanzanite taillées en pain de sucre (une pyramide arrondie).

La maison romaine Bulgari rouvre aussi les placards et met à nouveau à sa carte des colliers en maille souple tubogas ou sertis de pièces de monnaie antiques (entre 150 et 338 avant notre ère, selon les spécimens), deux de ses spécialités, en y ajoutant un plastron souple très réussi, inspiré d’une archive de 1942. Des losanges d’or jaune, parfois pavés, s’y agrègent et se déploient comme des rayons de soleil. La griffe milanaise Pomellato, elle, puise dans les années 1970, époque où son fondateur, Pino Rabolini (1936-2018), dirigeait les affaires. La forme d’une chaîne vintage de ses débuts donne naissance à un collier inspiré par le théâtre de la Scala de Milan, enfilade chaotique de diamants variés (poire, brillant, baguette, etc.).

Chez le turinois Repossi, l’héritière Gaia Repossi avait peu joué avec la couleur depuis son arrivée à la direction artistique en 2007. Un domaine que son grand-père, Costantino Repossi (1920-2010), qui a lancé la maison en 1957, embrassait pourtant sur tous les tons. Elle commence à se confronter à cet héritage en constellant ses colliers torques, manchettes ou bagues d’or strié de saphirs, tourmalines pêche ou indicolites, grenats mandarins, topazes ou citrines.

Enfin, Cartier et Chaumet font un choix similaire : révéler leurs nouveautés en parallèle d’archives. Le premier fait venir de Genève (Suisse) quelques trésors de sa fastueuse collection Cartier historique jusqu’à la rue de la Paix. Ce qui lui autorise des correspondances. Un collier en cascade de diamants adorné de trois généreux saphirs voisine avec une broche créée avec les mêmes gemmes, mais en 1913 et sous l’autorité de Louis Cartier (1875-1942) ; une boîte à cigares en bois verni, fermoir panthère et incrustations d’onyx, fait écho à un nécessaire de 1928 où le félin de profil est encadré par deux arbres en émeraudes gravées.

Chez Chaumet, quelques archives du début du XXe siècle ont été déballées, toutes en forme d’aile, un motif présent dès 1810. Parmi eux, un diadème se distingue, en platine, diamant et émail bleu, créé par Joseph Chaumet (1852-1928). « Ici, l’émail n’est pas une simple pellicule en technique plique-à-jour [comme un vitrail plat], mais il est sculpté avec des variations d’épaisseur qui créent des jeux de lumière. La mondaine et sculptrice américaine Gertrude Vanderbilt Whitney a acquis ce diadème à Londres, le 2 mai 1910 », raconte Bertrand Bonnet Besse, ambassadeur du patrimoine.

De cette création, le studio actuel donne sa réinterprétation : neuf pièces ailées assez proches, dont l’émail grand feu (une technique à partir d’une poudre chauffée à haute température) offre, lui, un dégradé, du bleu Klein au turquoise. Enrichies de saphirs indigo, elles s’avèrent transformables. Les ailes se détachent en broche, s’assemblent sur un diadème ou, fixées à un bâtonnet d’or, deviennent un masque de bal vénitien. Une capsule modeste et juste qui rend hommage à la grandeur d’hier, en évitant l’écueil du pur passéisme.

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