Un prophète n’est vraiment prophète qu’après sa mort, et jusque-là ce n’est pas un homme très fréquentable », écrit Georges Bernanos dans La Liberté, pour quoi faire ? Il n’est pas lui-même prophète, continue-t-il, mais le monde moderne, regorgeant d’hommes d’affaires et de policiers, a bien besoin de quelques voix libératrices. Or, une voix libre est toujours libératrice, et l’avenir est quelque chose qui ne se subit pas mais que l’on fait, dit-il.
Comment créer un avenir, alors ? Comment résister aux gardiens du trésor et de l’ordre pour renouer non avec l’usufruit du monde, mais avec l’espérance ? Ce qui nous manque, c’est le désir. Non pas les algorithmes du sexe, la pornographie usuelle de l’ennui, la mise aux enchères d’Eros. Ce qui nous manque, c’est bien le désir, celui qui suscite le désordre, qui fait écho à d’autres désirs, trouble antique, féerie des vivants, jalousie des vaincus. Le désir qui métamorphose son sujet par sa force propulsive. Le désir comme folie douce, qui nous mène hors de nous-mêmes, vers une version plus ample et plus riche de nos vies minuscules. Le désir comme corps et signification, c’est-à-dire effet de création, qui seul résiste aux forces omnivores du marché. « A vendre, crie Rimbaud avec fureur et ironie dans Solde, les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! » A vendre tout ce qu’on ne vendra jamais : la métaphore, la poésie.