Une ville de l’« extrême-pointe de la presqu’île » que presque tout le monde a désertée ; une capitale en proie à la violence factieuse et de laquelle il est complexe de s’extraire sans danger ; un politicien qui s’enrichit aux dépens de ses administrés ; une secte évangélique qui devient enragée… Difficile de ne pas reconnaître Haïti dans ce livre, où pourtant aucun lieu n’est nommé. Bréviaire des anonymes, le quinzième roman de Lyonel Trouillot, cherche moins à dépeindre le réel d’un pays que le monde entier regarde de très loin et avec effroi qu’à faire se lever des figures insurrectionnelles, dont les voix font entendre la révolte contre les inégalités et l’exclusion. Elles pourraient être de toutes les époques et de tous les pays.
Un jeune fonctionnaire chargé de faire l’inventaire d’une bibliothèque léguée à l’Etat écrit une longue lettre à son oncle, le politicien haut placé qui l’a pistonné. Peu à peu, son style policé de bon élève, éduqué aux normes de la grammaire française et aux bonnes manières, se trouve rongé de l’intérieur par des voix jusqu’alors étouffées. Assailli par des maux de tête de plus en plus douloureux, hanté par ces fantômes qui lui arrivent de partout, le jeune homme n’a plus le choix que de les laisser s’exprimer. Délaissant « les grosses pointures qui se prélassent dans les livres », il accueille les perdants, ceux qui n’ont jamais eu droit à la moindre ligne, « une multitude de petits testaments ». Le roman enfle jusqu’à devenir choral, jusqu’à décrire un véritable soulèvement capable de renverser l’ordre ancien, jusqu’à être soulèvement lui-même en laissant toutes les voix parler en même temps.