« L’amitié n’a pas l’étoffe des drames », écrivait en 2016 la sociologue Eva Illouz dans le quotidien israélien Haaretz – le jour de la Saint-Valentin (texte traduit en français et publié par Philosophie Magazine en juillet 2021). « L’amitié ne nous fait pas souffrir », « elle échappe aux numéros de la jalousie, de l’attente anxieuse, de la déception cuisante du désir » : parce qu’elle n’a ni la même « urgence », ni le même « histrionisme » que l’amour, elle n’engendre pas comme lui une consommation effrénée de romans, de vêtements, de voyages ou de crèmes de jour. Raison, selon cette spécialiste des émotions, d’une large dévaluation de l’amitié sur le marché des sentiments, et même d’une « conspiration mondiale » contre ce lien « sublime ».

Réflexion stimulante, certes, mais qui pose question. Car qui acceptera d’aller farfouiller dans les replis de sa conscience trouvera – peut-être, sans doute – des bribes d’affects moins reluisants, dans son rapport à ses amis. N’a-t-on vraiment aucune forme de jalousie à voir untel réussir là où nous avons échoué ? Aucune pointe d’envie, aucun arrière-goût amer devant l’aisance de celui-ci en public, l’évidence du talent musical de celle-là ? Ne s’est-on jamais surpris, même, à copier un peu douloureusement une allure, un parfum, une façon de rire ? Et, si l’amitié semble n’avoir pas « l’étoffe des drames », n’est-ce pas précisément qu’on l’a injustement traitée en parent pauvre de nos vies affectives ? Aristote pensait l’amitié parfaite comme le lien que nouent entre eux des hommes bons, et qui se veulent mutuellement du bien – mais au même Aristote est prêtée cette exclamation mystérieuse et un brin mélancolique : « Ô mes amis, il n’y a nul ami. »

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