Doctrine nucléaire française : une adaptation bienvenue à l’échelle de l’Europe

Trois événements successifs obligeaient la France à une révision de sa doctrine nucléaire. L’entrée dans un monde incertain a été en effet marquée par la guerre interminable imposée par la Russie en Ukraine, par la remise en cause du lien transatlantique par les Etats-Unis de Donald Trump et par la fin d’un âge dans lequel le nucléaire était encadré par un maillage de traités. Les Etats-Unis et la Russie y ont renoncé, pendant que la Chine s’est lancée dans un ambitieux effort de rattrapage.

Emmanuel Macron a répondu à ce nouvel état des lieux, lundi 2 mars. Le président de la République avait choisi symboliquement de prendre la parole à l’île Longue, près de Brest, port d’attache des sous-marins lanceurs d’engins qui constituent la composante océanique de la dissuasion nucléaire française, complétée par la composante aérienne.

Tout en annonçant une augmentation des têtes nucléaires de l’arsenal français pour répondre à une nouvelle ère, le président de la République y a défendu le principe d’une « dissuasion avancée », qui constitue le jalon majeur d’une européanisation de la doctrine nucléaire française, distincte de la protection assurée par les Etats-Unis dans le cadre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Cet élargissement était souhaitable et ne peut qu’être soutenu. Il s’inscrit dans la quête d’une souveraineté européenne en matière de sécurité dont la grammaire reste à écrire après les années perdues des « dividendes de la paix ».

Cette révision ne concerne pas le cœur de la doctrine française. Emmanuel Macron a confirmé l’exclusion par la France d’un usage tactique de l’arme nucléaire. De même, il a écarté un « partage de la décision ultime » comme celui de « sa planification » et de sa « mise en œuvre ». Un prépositionnement d’ogives nucléaires en dehors des frontières françaises est également exclu, contrairement à l’utilisation ponctuelle du territoire de pays alliés.

La doctrine française n’a jamais considéré que les « intérêts vitaux » de la nation, dont la définition doit rester à son appréciation, pouvaient s’arrêter aux frontières du pays. Le saut qualitatif envisagé prolonge la réflexion en proposant d’associer plus activement les pays européens qui en feront le choix, tout en rappelant l’importance des investissements auxquels la France a consenti pendant des décennies à l’heure du réarmement de l’Europe.

Les contours de cette association seront définis par les discussions de fond déjà lancées avec le Royaume-Uni, l’autre puissance dotée du continent, et l’Allemagne, preuve que les tensions regrettables entre Paris et Berlin, notamment sur le système de combat aérien du futur, ne paralysent pas toute la conversation stratégique, devenue indispensable et urgente. Que la Belgique, le Danemark, la Grèce, les Pays-Bas, la Pologne et la Suède aient également fait part de leur intérêt constitue un bon point de départ, avant un possible élargissement à des nations supplémentaires.

Car le principe de la « dissuasion avancée » va de pair avec celui de l’« épaulement », soit le renforcement des capacités de dissuasion conventionnelles. Là réside, potentiellement, la base d’un contrat européen de défense reposant sur un partage de la charge afin de répondre à trois défis : l’« alerte avancée », la « maîtrise du ciel » et les « capacités de frappe dans la grande profondeur » pour être en mesure de gérer une escalade militaire sous le seuil nucléaire. Cette complémentarité est pour l’instant une promesse, elle doit désormais se traduire en actes.

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