La Smithsonian attaquée par Trump

Deux préhistoriens, anthropologue et archéologues, Jean-Loïc Le Quellec et Nicolas Teyssandier, m’ont fait parvenir un texte par lequel ils dénoncent l’attaque de Donald Trump contre les musées de la Smithsonian Institution et sa volonté d’y imposer un récit mensonger et raciste de l’histoire des Etats-Unis d’Amérique. Le voici :

Donald Trump a récemment signé un énième décret (1), visant cette fois à reprendre le contenu des musées Smithsonian (21 musées accueillant gratuitement 15 à 30 millions de visiteurs par an et des centres de recherche), véritable institution culturelle et de recherche étatsunienne et mondiale, accusée de mener un endoctrinement idéologique. Dans sa ligne de mire figure en particulier le Musée national d’histoire et de culture afro-américaines inauguré par Barack Obama en 2016, accusé de nuire au récit américain en perpétuant des idées clivantes et dangereuses centrées sur la race. Cette nouvelle attaque contre la diversité et l’inclusion culturelle est dans la suite logique de l’offensive ultra-conservatrice et réactionnaire du nouveau président.

Donald Trump revendique, comme héros personnel et source d’inspiration, Andrew Jackson (1767-1845), le septième Président des États-Unis dont, sitôt élu, il a fait accrocher le portrait dans le bureau ovale. Or Jackson était un suprémaciste blanc, un esclavagiste qui ordonna l’extermination de villages amérindiens entiers. Il est resté célèbre pour avoir signé, le 6 décembre 1830, l’infâme Indian Removal Act voté, une « loi d’expulsion des Indiens » qui permit la concentration brutale dans des forts et des camps, puis la déportation vers l’ouest du Mississippi d’environ 18 000 Amérindiens de plusieurs tribus. Au moins 4 000 d’entre eux moururent sur « la Piste des larmes » (Trail of tears).

En réponse à ses détracteurs, Jackson répondit qu’il n’y avait pas lieu de s’apitoyer sur le sort de ces « aborigènes » car, jadis, ces derniers avaient eux-mêmes exterminé les premiers habitants du continent, dont l’existence passée était — selon lui — démontrée par l’archéologie. À cette époque, en effet, les tumulus et géoglyphes d’Amérique du Nord étaient généralement attribués à une puissante civilisation, celle des « Mound Builders », qui aurait été exterminée par les « sauvages ». Il était donc juste de combattre ces derniers, et même de les anéantir. Pour Jackson, la « véritable philanthropie » consistait à déporter les Amérindiens pour rendre les terres américaines aux descendants de leurs possesseurs légitimes : les colons, permettant ainsi à ces derniers de retrouver leur splendeur passée. Il y avait là une préfiguration du MAGA trumpien (Make America Great Again), qui justifie l’admiration de l’actuel président pour son prédécesseur.

En 1889, l’archéologue Cyrus Thomas avait écrit que les tertres nord-américains auraient été construits par « un peuple depuis longtemps disparu ou chassé du pays, qui avait atteint un niveau de culture bien supérieur à celui des natifs habitant le pays au moment de sa découverte par les Européens ». Pour étayer cette thèse, il conduisit des fouilles qui se prolongèrent une dizaine d’années, et dont il publia les résultats en 1894, dans le douzième rapport annuel du Bureau d’Ethnologie, édité par la Smithsonian Institution. Avec une honnêteté intellectuelle exceptionnelle, Cyrus Thomas y révélait que ses fouilles l’avaient conduit à réfuter ses propres opinions, et il concluait son rapport en affirmant qu’en réalité, ces vestiges n’étaient pas du tout dus à une ancienne « race » supérieure anéantie par les Indiens, car ils étaient bien « imputables aux ancêtres des Indiens de cette zone, d’autant plus que ce sont les seuls habitants précolombiens de cette région dont nous ayons connaissance ».Depuis lors, la conversation scientifique s’est poursuivie, pour reconstruire la longue histoire du peuplement de l’Amérique, et finalement révéler la nature proprement mythologique — et nullement historique — de la version raciale de cette histoire, construite et diffusée par les suprémacistes blancs.

Pourtant, le 27 mars 2025, l’actuel Président des États-Unis vient de publier un édit intitulé « Restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine », dans lequel on lit ceci :« Autrefois largement respectée en tant que symbole de l’excellence américaine et icône mondiale de la réussite culturelle, l’institution Smithsonian est, depuis quelques années, sous l’influence d’une idéologie centrée sur la race qui sème la discorde. Cette évolution a favorisé des récits qui dépeignent les valeurs américaines et occidentales comme intrinsèquement nuisibles et oppressives.

Par exemple, le Smithsonian American Art Museum présente aujourd’hui ?The Shape of Power : Stories of Race and American Sculpture », une exposition qui montre que « les sociétés, y compris les États-Unis, ont utilisé la race pour établir et maintenir des systèmes de pouvoir, de privilèges et de privation de droits ». L’exposition affirme en outre que ?la sculpture a été un outil puissant pour promouvoir le racisme scientifique » et défend l’idée que la race n’est pas une réalité biologique, mais une construction sociale, affirmant que ?la race est une invention humaine ».Trump poursuit en affirmant que « Les musées de notre capitale nationale devraient être des lieux où les individus se rendent pour apprendre, et non pour être soumis à un endoctrinement idéologique ou à des récits diviseurs qui déforment notre histoire commune. Pour faire avancer cette politique, nous redonnerons à la Smithsonian Institution la place qui lui revient en tant que symbole de l’inspiration et de la grandeur de l’Amérique : enflammer l’imagination des jeunes esprits, honorer la richesse de l’histoire et de l’innovation américaines et instiller la fierté dans le cœur de tous les Américains.? »

Pour cela, l’actuel président entend « supprimer l’idéologie inappropriée » qui, à ses yeux, gangrènerait cette institution. Or, loin d’être une « idéologie inappropriée », il s’agit là de l’expression du consensus scientifique actuel, élaboré à la suite d’une longue conversation scientifique internationale, dans laquelle la Smithsonian Institution a joué un rôle majeur. En tant qu’anthropologue et archéologue, il nous a semblé important de rétablir ces éléments de vérité historique et d’affirmer notre soutien à la Smithsonian Institution et notre solidarité envers nos collègues brutalement attaqués.

Jean-Loïc Le Quellec et Nicolas Teyssandier

(1) « Le vice-président et le directeur du Bureau de la gestion et du budget collaborent avec le Congrès pour veiller à ce que les futurs crédits alloués à la Smithsonian Institution interdisent les dépenses pour des expositions ou des programmes […] qui promeuvent des idéologies incompatibles avec la loi et la politique fédérales », précise ainsi le décret. La Smithsonian Institution est aujourd’hui financée à hauteur de 62 % par le gouvernement fédéral, soit un budget annuel d’1 milliard de dollars en 2024.

Recomendar A Un Amigo
  • gplus
  • pinterest
Commentarios
No hay comentarios por el momento

Tu comentario