Est-ce une bonne idée de miser sur un designer discret pour piloter une marque célèbre ? C’est le pari de Versace et de Bottega Veneta. Lors de la fashion week printemps-été 2026 de Milan, elles ont présenté les premiers défilés de leurs nouvelles recrues, Dario Vitale et Louise Trotter. Le résultat est contrasté.
Chez Versace, Dario Vitale, 42 ans, succède à Donatella Versace, qui occupait la direction artistique depuis la mort de son frère Gianni en 1997. Cet Italien vient de chez Miu Miu, où, dans l’ombre de la directrice artistique Miuccia Prada, il avait largement contribué au succès récent de la marque. Un mois après ce transfert, le groupe Prada, à qui appartient Miu Miu, a racheté Versace.
A l’été 2025, la place chez Versace de Dario Vitale – qui n’a pas été choisi par Prada – a semblé moins assurée : son défilé, initialement annoncé à la fashion week de Milan, a disparu du calendrier. Des rumeurs ont circulé quant à un éventuel départ. Encore quelques jours avant le show, le sort et le format de l’événement Versace restaient incertains.
Finalement, le 26 septembre à 20 heures, on a pu constater que non seulement il y avait un défilé, mais qu’en plus, il atteignait un niveau de raffinement hors du commun. La maison a privatisé un des plus anciens musées de la ville, la Pinacothèque ambrosienne, répartissant ses invités aux quatre coins de ce palais néoclassique. Dario Vitale, qui l’a choisi parce qu’il renferme « l’un des plus beaux Caravage » et qu’il exalte une opulence décadente en adéquation avec l’ADN de la maison, l’a ponctué d’objets et de meubles détonnants : un lit défait entouré, par terre, d’un cendrier, de cachets et d’une culotte ; un ordinateur posé sur un bureau, avec une partie de solitaire en cours ; un service d’argenterie en train d’être nettoyé, etc.
D’un point de vue vestimentaire, Dario Vitale prend l’exact contre-pied de Donatella Versace. Alors qu’elle livrait une interprétation littérale du travail de son frère, recyclant les imprimés historiques sur les vêtements moulants qui constituent son propre uniforme, lui ne fait aucune référence directe au passé. « Quand je suis allé aux archives, je ne voulais pas regarder les vêtements, mais plutôt les lettres et les fax que Gianni envoyait, les œuvres qu’il collectionnait », explique Dario Vitale. Il a aussi puisé dans le souvenir de sa mère, une cliente assidue de Versace, qui incarnait « cette intensité sous contrôle typiquement italienne ».
La collection foisonne d’idées. La note de fond, c’est l’exubérance joyeuse des années 1980, avec une explosion de couleurs, de rayures, de patchworks, de cuirs brodés. Les carrures sont larges, les échancrures généreuses. Dessus s’agrègent toutes sortes de références, une robe scintillante aux motifs Art déco, un blouson zippé sportswear, un tailleur sage… Et puis, il y a le sens du détail, ces dos ouverts auxquels on ne s’attend pas d’où émergent un slip à logo, ce cardigan noué sur les hanches à la va-vite par-dessus une robe de princesse.
Le designer a une faculté étonnante, celle de rendre cool à peu près n’importe quelle pièce (même des pantalons à rayures multicolores, c’est dire). Tout en restant fidèle à l’esthétique de la maison, il lui injecte un sens du décalage qu’elle n’a jamais eu. Et contre toute attente, il offre une nouvelle vie à Versace. Si le groupe Prada avait des doutes concernant le bien-fondé du recrutement de Dario Vitale, il peut être rassuré.
De son côté, Louise Trotter succède à Matthieu Blazy, chez Bottega Veneta. Une tâche compliquée, tant ce designer était révéré dans le milieu de la mode – son talent n’a d’ailleurs pas échappé à Chanel, qui l’a débauché. En trois ans, le Franco-Belge avait imposé Bottega Veneta comme une des marques les plus créatives tant sur le plan des idées que sur celui de l’artisanat.
Même si son nom est peu connu, Louise Trotter n’est pas une nouvelle venue : la Britannique de 55 ans a fait carrière chez Joseph, a piloté Lacoste puis Carven, jusqu’à ce que le groupe Kering, propriétaire de Bottega Veneta, lui propose de remplacer Matthieu Blazy. Partout où elle est passée, on a pu juger de la qualité de son travail, son style toujours raffiné, son amour d’une garde-robe sobre et sans contrainte.
Pour remplir sa mission chez Bottega Veneta, Louise Trotter s’est plongée dans les archives, est venue vivre à Milan, où se trouve le siège de la marque, et a passé du temps en Vénétie, où son histoire a commencé. « Cette découverte de la culture italienne, c’est ça que j’avais envie de raconter », explique la créatrice.
Son défilé, présenté le 27 septembre, s’inscrit dans une forme de continuité avec Matthieu Blazy. Même lieu, même genre de décor (des tabourets en verre coloré et des sculptures textiles), même vision du vêtement. Le travail de la matière constitue le point d’ancrage de la collection, en particulier la technique du cuir tressé (« intrecciato »), signature de la maison, qui se déploie en total look sur des chemises et sur des pantalons, ou par petites touches sur un col, un revers ou un bandana. Outre le cuir, les cotons et les soies sont aussi effilochés, torsadés ou noués, et Louise Trotter se sert même des fibres de verre recyclées pour recréer l’illusion de la fourrure sur des jupes au mouvement hypnotisant.
L’ensemble est réussi, même si la prouesse artisanale semble parfois l’emporter sur les considérations esthétiques – le volume de certaines pièces ne les rendant pas très flatteuses. « La beauté de Bottega Veneta, c’est que c’est vraiment un atelier. Ce n’est pas l’histoire d’une personne, mais d’une communauté de gens qui travaillent ensemble », s’enthousiasme Louise Trotter. Il n’empêche qu’à l’avenir, elle pourrait esquisser une vision plus personnelle de la maison, elle n’en serait sans doute que plus belle.