Certains livres ne se lisent pas mais se font, comme se font les déserts ou les musées, les pics alpins ou les catacombes romaines. On s’y engage en un parcours mental, une ambulation imaginaire risquée et aventureuse dont on ne sait où elle nous mène, ce qui va survenir, nous éblouir, nous menacer, si l’on en reviendra intact. A date récente, Théodoros, du Roumain Mircea Cartarescu (Noir sur blanc, 2024), ou Notre part de nuit, de l’Argentine Mariana Enriquez (Sous-sol, 2021), témoignent de cette conception quasi hallucinatoire et éperdue de la pratique littéraire. En cette rentrée, c’est à Tovaangar, 13e livre de l’écrivaine Céline Minard, de proposer pareil banco au lecteur, « enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit » (Lautréamont).

C’est à la machette, lampe au front et l’oreille aux aguets que l’on progresse dans cette jungle narrative, pépiante et grondante, que l’on s’enfonce dans cet humus langagier et que l’on se déboussole dans un monde aussi précisément nommé et topographié que non paramétrable avec les moyens du bord romanesques classiques – récit, personnages, psychologie et autres petits « coteaux modérés ». Tovaangar est un livre qui, à la fois, s’immerge au profond de la mémoire géographique d’un espace et d’une ville, la Californie et Los Angeles, et se projette outre-futur, dans un temps qui n’est plus celui de la postapocalypse, mais d’une nouvelle genèse, d’une donne bioécologique inédite où l’énergie vitale inonde, bruit et circule sans plus tenir compte des classements et des clivages traditionnels, où l’extraction violente et cupide des richesses l’a cédé à une symphonie concertante. Une agora biologique où toute créature a voix au chapitre, de la liane à la limace, de l’araignée à l’écureuil.

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