— Que diriez-vous d’un jeu ? me proposa ma voisine de voyage alors que le train marquait un énième arrêt dans l’une de ces pittoresques mais excessivement nombreuses petites gares de campagne.
— Volontiers, acceptai-je. Que me proposez-vous ?
Elle découpa dans son carnet à dessin six petits carrés de papier, sur lesquels elle écrivit en lettres les nombres de 0 à 5 : zéro, un, deux, trois, quatre et cinq.
— Voilà ce que nous allons faire, annonça-t-elle en les posant sur la tablette entre nous deux. Chacun notre tour, nous allons prendre un de ces nombres. Au premier coup, il est possible de prendre le nombre qu’on veut, sans restriction. En revanche, lors des coups suivants, il n’est autorisé de prendre qu’un nombre ayant au moins une consonne commune avec le nombre précédent. Si, par exemple, je me saisis du quatre, vous pouvez prendre le zéro puisque les deux nombres partagent un R. En revanche, il vous est interdit de prendre le un, puisque son unique consonne, N, n’est pas dans quatre. Lorsque vous prenez un nombre, vous l’enlevez de la table et il ne peut pas être à nouveau choisi au cours de la partie.
— C’est compris, approuvai-je en fronçant les sourcils. Et comment la partie se gagne-t-elle ?
— Le perdant est celui qui prend le dernier nombre. Ou pour le dire autrement : il est interdit de laisser son adversaire sans coup valable. Si, à votre tour, vous réalisez que vous ne pouvez pas jouer – soit parce qu’il n’y a plus aucun nombre sur la table, soit parce que aucun n’a de consonne commune avec le nombre précédent –, alors vous avez gagné.
J’observai quelques instants les nombres qui s’étalaient sur la tablette devant moi.
— A vous l’honneur, me proposa ma covoyageuse, en m’invitant à prendre le premier nombre.
Quel nombre dois-je choisir pour mettre toutes les chances de mon côté ?
Après quelques parties, le jeu commença à devenir monotone. Nous décidâmes donc de passer au niveau au-dessus en rajoutant les nombres de 6 à 10.