Quelles sciences pour le climat ?

Yves Laszlo, mathématicien, professeur à l’Université de Paris Saclay, a probablement fait grincer quelques dents dans les laboratoires de physique d’Orsay. Avec cette tribune publiée dans Le Monde, où il préconise de « réorienter la recherche publique » vers les solutions à la menace du réchauffement climatique. Et propose comme seul exemple de recherche à abandonner, pour dégager les moyens financiers et humains de cette réorientation, le projet d’accélérateur des particules post LHC, poussé par le CERN où a été découvert le boson de Higgs en 2012. C’est ainsi, écrit-il, que l’on devrait « sacrifier un peu de sérendipité pour de la recherche à mission. »

Depuis plusieurs années déjà, notamment dans les laboratoires de sciences du climat et d’astrophysique, des chercheurs se demandent comment diminuer leur empreinte carbone professionnelle. Logique, surtout pour les premiers, puisque ce sont eux qui ont sonné l’alarme du réchauffement climatique. Certaines de leurs idées sont d’évidence et de bon sens. Comme de privilégier les moyens de transport bas-carbone (train électrique) plutôt que l’avion pour leurs déplacements. Voire de limiter ces derniers en favorisant les réunions et colloques en distanciel. Des océanographes réfléchissent à modifier les programmes de leurs missions en mer pour intensifier le retour scientifique afin de mieux justifier les émissions de gaz à effet de serre associées. Des astrophysiciens vont jusqu’à se demander si les plus grands programmes de télescopes sont nécessaires.

De manière plus générale, se font jour des réflexions sur l’idée d’une « décroiscience » qui serait l’un des moyens d’une « décroissance » attisée par les progrès technologiques dont le journaliste Nicolas Chevassus-au-Louis a tiré un livre récent au titre éponyme.

L’intention est bonne, voire pure. L’urgence semble la justifier. La trajectoire actuelle des émissions de gaz à effet de serre nous conduit à un réchauffement d’environ 3 °C, en moyenne planétaire, par rapport au début du XXe siècle. Une transformation violente et rapide de notre environnement dont les conséquences pour les populations humaines et la biodiversité seraient tragiques, souvent bien au-delà des capacités d’adaptation des sociétés. Des programmes de recherche vont jusqu’à se fixer l’objectif d’étudier « l’habitabilité » de la Terre (par les êtres humains) devant l’ampleur de ces menaces, symbolisée par la barrière des 50 °C qui serait franchie, dans de vastes régions, y compris en France, lors de canicules de la fin du siècle. Des décisions récentes viennent accélérer cette menace, comme le déploiement rapide et à grande échelle des systèmes informatiques dédiés à l’I-A de type grand modèle de langage (ChatGPT et consorts) qui supposent une consommation d’électricité supplémentaire phénoménale avant que l’on ait réussi à décarboner les systèmes de production. Le tout au service de stratégies de profits et de domination de firmes privées et où l’intérêt général et des êtres humains n’est qu’un prétexte et non l’objectif.

Mais la bonne intention ne suffit pas. Encore faut-il viser juste. Et c’est là que le bât blesse. Le lien tissé par les promoteurs de la décroiscience ou d’une « réorientation de la recherche publique » et les émissions de gaz à effet de serre ou les activités détruisant les faunes et flores non domestiques est en réalité ténu. Pas seulement en raison de l’origine principale de ces émissions anthropiques – industrie, agriculture, énergies fossiles, activités de transport, bâtiments, etc.). Si un tel lien existe avec l’activité scientifique, c’est surtout avec la recherche finalisée, publique ou privée. La presque totalité de la recherche de base, guidée par la production de connaissances et réalisée pour l’essentiel par les laboratoires publics, n’entretient qu’un lien indirect, voire lointain avec le déploiement de technologies qui émettent massivement des gaz à effet de serre. La recherche privée, à l’inverse, voit ses programmes, effectifs, financements et objectifs, guidés par la production massive d’objets et de services qui seront déployés sur un marché commercial ou répondant à des commandes publiques dans un but de profits financiers. Le déploiement à grande échelle dans l’industrie, l’agriculture, les services… passe nécessairement par cette étape de R&D privée, il est rare que l’on passe directement d’une recherche publique à un déploiement effectif (sauf dans quelques secteurs). Il est donc étrange de se focaliser sur la partie la moins liée au déploiement des technologies, la recherche publique, en négligeant celle qui permet ce déploiement, la recherche privée, très largement absente de ces réflexions et critiques.

D’autant plus étrange que cette recherche privée, presque partout dans le monde, emploie la majorité des scientifiques, mobilise la majorité des financements… et se voit soutenue massivement par les deniers publics. En France, selon les statistiques officielles, les entreprises pèsent 60 % de la Dépense nationale de R&D (63 milliards d’euros en 2022), et en réalisent 66 % (la différence provient d’un financement public qui leur est versé). Il n’est pas inutile, à cette étape du raisonnement, de souligner que ces 63 milliards ne représentaient en 2022 que 2,2 % du PIB… autrement dit que la recherche publique ne pèse que moins de 1 % du PIB. Une recherche publique où la partie « de base », non finalisée, va donc se limiter à moins de 0,5 % du PIB (et je compte large). Le budget du CNRS ? En ordre de grandeur, c’est 4 milliards d’euros par an. Passer à l’échelle mondiale du côté entreprises privées permet de mieux saisir l’erreur consistant à se focaliser sur la recherche publique : en 2022, les seules 2 500 plus grosses entreprises ont dépensé plus de 1 300 milliards d’euros pour leurs activités de recherche et développement !

La signification profonde de ces quelques chiffres est que la « réorientation de la recherche » nécessaire pour décarboner nos productions et consommations – pour se limiter au sujet climatique – doit s’opérer pour l’essentiel dans les entreprises, privées pour la plupart. L’exemple de l’informatique, avec l’enjeu énergétique croissant, et donc climatique, des centres de données, est extrême puisque l’on peut estimer que plus de 95 % des chercheurs en informatique sont employés par des entreprises privées.

En outre, l’idée que la décarbonation, ou les transformations de l’agriculture pour moins impacter l’environnement ou notre santé, dépendraient essentiellement de la recherche publique est peu pertinente.

Agriculture ? Cela fait plus d’une décennie que l’INRAE a montré, sur son site d’Époisses, comment les grandes cultures pouvaient se conduire sans pesticides avec une faible diminution des rendements. La recherche publique a fait son travail. Si ce n’est pas déployé à grande échelle, c’est que l’organisation socio-économique agraire, voulue par les pouvoirs politiques et certaines organisations d’agriculteurs, s’y oppose.

Consommation ? Le dernier rapport du groupe-3 du GIEC relate le consensus scientifique en économie et sociologie qui fait de la publicité commerciale un agent délétère entravant fortement la promotion de la sobriété des consommateurs. La recherche publique a fait son travail. Celle des entreprises poursuit son activité pour soumettre les populations aux diktats efficaces de la publicité consumériste, carburant n° 1 des plateformes numériques. Laquelle faut-il « réorienter » ?

Décarbonation ? Des chimistes, des physiciens, des mathématiciens… ont montré comment il était possible de décarboner la production d’acier ou de ciment ; comment on pouvait utiliser l’uranium pour produire une électricité décarbonée, et avec une consommation de matière première minuscule avec les réacteurs à neutrons rapides ; comment l’on peut remplacer nombre de produits en plastique dont la dissémination dans l’environnement est catastrophique par des matériaux biosourcés et biodégradables ; la recherche publique montre comment les aliments ultra-transformés par l’industrie agro-alimentaire sont néfastes pour la santé, tandis que ses entreprises continuent la recherche… pour les multiplier.

Bien sûr, la recherche publique est encore mobilisée par des motivations anciennes, ou renouvelées, venant du secteur privé ou d’idées simplistes sur le lien entre progrès des connaissances et progrès social et humain. Bien sûr, on entend les discours des responsables politiques qui la poussent à se tourner vers les desiderata des entreprises privées, et donc leurs objectifs, et réorientent des financements dans cette direction.

Bien sûr, il existe des entreprises privées dont la recherche est réorientée dans le bon sens : lorsque la SNCF et Alstom conçoivent le futur TGV, ils abandonnent l’objectif ancien d’une vitesse accrue pour des objectifs nouveaux écologiques et climatiques : moins de consommation d’énergie, moins de matières premières, plus de recyclage, etc. Bien sûr des entreprises qui ont pour secteur d’activité les énergies bas-carbone ont une R&D qui s’y consacre. Mais le privé fixe de manière déterminante à ses laboratoires des objectifs de recherches liés à des objets ou services susceptibles de générer des profits rapides et non de favoriser « l’habitabilité » de la Terre. C’est donc là qu’il faut porter la critique et le fer de la transformation nécessaire. Au lieu de s’accommoder d’une politique fiscale qui récompense à hauteur d’environ 6 milliards d’euros par an, par le Crédit d’Impôt Recherche, toute activité ainsi déclarée par une entreprise sans aucun regard de l’État sur les objectifs et les résultats de ces recherches.

Faut-il pour autant exempter la recherche publique d’un effort pour doter nos sociétés des outils de connaissance favorables, voire indispensables, à l’action pour diminuer la menace climatique ? Non, certainement. Mais cela peut-il se faire en sabrant la recherche de base au profit d’une recherche « bien » finalisée ? L’histoire des sciences et des techniques nous alerte, c’est comme cela que l’on risque de « rater » les ruptures technologiques dont nous avons besoin. Faut-il conduire n’importe quelle recherche sans s’interroger sur son impact environnemental ? Non, certainement. Mais le poids dérisoire de la recherche de base dans les PIB (entre 0,2 et 0,5 %, estimation à la louche…) des pays industrialisés, indique le caractère tout aussi dérisoire des émissions de gaz à effet de serre évitées.

On objectera que toute émission évitée est un gain climatique, mais il faut alors comparer ce gain à ce qui est perdu. Lorsque l’on fait rouler un véhicule à pétrole pour ravitailler les populations martyrisées de Gaza, personne n’irait faire le calcul des émissions de gaz à effet de serre associées. Lorsque l’on voit passer une croisière de luxe ou l’avion privé de Bernard Arnault, le calcul s’impose. Diminuer encore une recherche de base aussi réduite, renoncer à repousser les frontières du connu en physique des particules, en océanographie ou en astrophysique aurait un prix à payer considérable. D’abord parce que personne ne peut prévoir ce que seraient les conséquences des découvertes ainsi « ratées ». Mais surtout parce que la cathédrale universelle que constituent les connaissances scientifiques – bâtie « pour l’honneur de l’esprit humain », disait le mathématicien Jean Dieudonné – fait partie du meilleur de l’Humanité. Y renoncer ferait plutôt l’affaire d’un trumpisme climaticide que de permettre la mobilisation générale que nécessite l’action pour atténuer la menace climatique.

Un peu d’ironie. Le tourisme international a généré environ 10 % du PIB mondial en 2024, soit plus de 11 000 milliards de dollars, pour des activités très intenses en émissions de gaz à effet de serre, notamment pour le transport aérien. Alors, j’ai envie d’écrire, après la tribune d’Yves Laszlo et d’autres messages similaires : moins de croisières, plus de sciences !

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