Livre. Qu’elles soient politiques, économiques ou écologiques, les multiples crises que traverse notre époque suscitent toutes la même réaction, un bref haussement d’épaules. Mazarine Pingeot le déplore dès les premières lignes de son ouvrage De l’indifférence à la différence (PUF, 448 pages, 25 euros). Plus que tout, il semble que nous sommes devenus insensibles à la vérité. A l’ère de l’hyperindividualisme, de la surenchère d’informations et d’images, les faits se succèdent sans hiérarchie. Pour la philosophe, l’indifférence est un danger qui échappe encore aux écrans radar, contrairement aux populismes et aux idéologies.
Car si l’indifférence « au premier abord désigne un certain rapport au monde marqué par le désintérêt, le détachement mais aussi par une forme d’insensibilité, d’apathie », elle n’est pas seulement une absence d’affects. C’est la force de ce livre : penser l’indifférence non pas sur le plan psychologique mais politique.
De Descartes à Arendt, l’autrice replace ce phénomène dans l’histoire des idées : la crise n’est pas nouvelle. Autrefois, la définition du vrai était un problème métaphysique, elle serait devenue la source de nos problèmes politiques et moraux actuels. L’indifférence généralisée se décline ainsi : l’indifférence à la vérité aussi appelée « post-vérité » ou cette tendance à dire délibérément des choses fausses en leur accordant valeur de vérité ; l’indifférence temporelle ou le « présentisme » qui n’accorde d’importance qu’au moment présent ; l’indifférence morale, autrement dit la mise sous silence de la pensée chez l’homme, même face à l’horreur.
L’individu aliéné par le capitalisme se sent insignifiant et trouve refuge dans une « masse » de gens indifférents. Cela engendre un autre phénomène plus grave décrit par Hannah Arendt dans son livre Les Origines du totalitarisme (Seuil, 1972) : « Ceux qui ne se sentent plus “reconnus”, finissent par former une sorte de classe d’individus dont les seuls points communs sont la haine de ceux qu’ils auraient pu être. »