Pourquoi le goût pour l’humour absurde des jeunes générations est plus sérieux qu’il en a l’air

« Si jamais tu vois Larry en mode malicieux, cours pour sauver ta vie ! » Dans le flux ininterrompu des courtes vidéos TikTok, quelque chose retient soudain le pouce et l’attention de Pauline, 13 ans, et de sa sœur Louise, 17 ans. Est-ce la physionomie dudit Larry, un chat oriental au poil ras et sombre et au regard fixe, bien différent des adorables chatons que la plateforme met habituellement en avant ? Est-ce la piètre qualité esthétique de l’image, dont le cadrage serré, le contre-jour et l’aspect pixellisé ne permettent pas de saisir le contexte de la prise de vue ? Est-ce la musique sinistre, le ton robotique de la voix qui formule cet avertissement sans jamais le justifier, l’incohérence qui semble présider à l’enchaînement des diapositives ? Ou la certitude peu à peu acquise qu’aucune explication, aucune chute ne mettra un point final à cette non-histoire ? Le succès des aventures de Larry le Malicieux et de ses compères Clarence le Lobotomisateur, L’Electricien et Oupi-Goupi, apparus sur le compte TikTok lakaka.land à la fin de l’année 2024, illustre en tout cas une réelle tendance : l’humour radicalement absurde séduit une partie des plus jeunes.

« C’est un rire de surprise, un peu comme un réflexe : c’est drôle parce que ça ne veut rien dire », expliquent Pauline et Louise, qui lient la popularité de ces contenus à l’étonnement, voire à l’inconfort qu’ils suscitent lorsqu’ils viennent interrompre le flot des contenus à l’esthétique léchée et à la structure standardisée qui font l’ordinaire des réseaux. Les personnages iconiques du « brainrot » – expression signifiant littéralement « pourriture de cerveau », qui désigne ce type de contenu généré par intelligence artificielle (IA), notamment à l’aide de l’application Sora –, désormais si populaires qu’ils se voient déclinés en produits dérivés, séduisent d’ailleurs eux aussi par leur éclatante ineptie : les courts clips de Ballerina Cappuccina, étonnant croisement entre une ballerine et une tasse à café, de Tralalero Tralala, un requin à trois jambes chaussé de baskets Nike, ou encore de Bombardilo Crocodilo, hybride entre un crocodile et un avion bombardier, n’ont pas d’autre vocation que celle de nous interpeller.

Retenir l’attention est un art devenu difficile sur les plateformes, où la surabondance de contenus à disposition étourdit les utilisateurs. Mais ces contenus absurdes semblent avoir trouvé la technique : les choses n’y sont jamais ce qu’elles semblent être au premier abord. Benjamin Nickl, maître de conférences à l’université de Sydney (Australie) et spécialiste de l’humour dans les cultures numériques, identifie une triple mécanique à l’œuvre. D’abord, la « compression temporelle extrême », c’est-à-dire cet art du faux-semblant où l’installation d’un cadre de compréhension est immédiatement suivie par son effondrement ; par exemple lorsqu’une araignée de mer, à qui l’on demande si elle est une fille ou un garçon, répond d’une voix machinique : « Pablo ». Il cite ensuite la « répétition avec mutation », soit la manière paradoxale dont, à force d’y être confronté, ce type d’images nous devient plus familier mais aussi de plus en plus étranger, puisque les utilisateurs ont la possibilité de s’approprier des personnages comme Larry ou Tralalero Tralala et d’en partager leur propre interprétation.

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