Pour comprendre pourquoi et comment la littérature est, comme elle l’affirme, une « part essentielle du patriarcat, en ce qu’elle maintient et entérine la domination masculine », Azélie Fayolle, dans son nouveau livre, Subvertir le male gaze, commence par (re) définir la notion de « gaze ». D’abord pensé par la critique et réalisatrice britannique Laura Mulvey et importé en France par la chercheuse Iris Brey (Le Regard féminin, L’Olivier, 2020), le male gaze renvoie littéralement à un « regard masculin insistant » ; il permet de penser la continuité entre les regards appuyés et objectifiants subis par les femmes dans la rue et dans les films. C’est la raison pour laquelle il est plus volontiers traduit en français par « regard » que par « vision du monde ».

Mais, pour Azélie Fayolle, le gaze « crée » et « transmet une vision du monde ». C’est d’autant plus le cas dans la littérature, qui n’est un art visuel qu’en imagination, et pour laquelle le gaze ne peut donc se réduire au regard. Il offre même un « plus grand surplomb que les focalisations de la narratologie, en occupant une place vide des études stylistiques : il permet d’appréhender l’idéologie, explicitée ou non, des œuvres ».

A la lumière de cet outil d’analyse, la chercheuse au CNRS examine, dans une première partie, plus d’une centaine de textes canoniques – d’Ovide à Zola en passant par Molière et Maupassant –, en faisant apparaître la façon dont ils « réalise[nt] une idéologie par le texte ». S’en tenant strictement à une approche formaliste, qui privilégie l’étude du fonctionnement des œuvres pour délaisser la biographie des auteurs et l’hypothèse de leurs intentions, elle décrypte ainsi la « domination » qui « se réalise dans et par les textes ». On découvre, par exemple, la propension de Zola et de Maupassant à comparer leurs personnages féminins à des chiennes, ou l’étrange affirmation d’Ovide, dans ses Amours, selon laquelle « tout amant est soldat ». Bien au-delà de la sexualisation des corps, le male gaze révèle alors l’ampleur de ce qu’il organise : une occultation et une légitimation de la violence.

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