UNE ARENDT SANS VIE
Thomas Meyer veut sortir Hannah Arendt de son actualité. Il ne s’intéresse pas à ce qu’elle aurait pensé de notre présent, ni aux situations que son œuvre viendrait expliquer ou pas. Il ne s’attarde pas sur les lectures contradictoires dont elle a fait l’objet, où elle est tantôt à la pointe de la lutte pour les droits des plus vulnérables, tantôt enfermée dans des préjugés racistes – « on ne trouve pas le germe d’un consensus dans les centaines de milliers d’interprétations ». Il est convaincu qu’à force d’être mise à toutes les sauces, sa pensée est oubliée. Il choisit donc de faire « un pas en arrière », en replaçant sa vie et ses textes « dans son temps » à elle, au plus près des sources et des faits. Sa biographie est le résultat d’un scrupuleux travail d’historien, qui veut à tout prix se détacher du mythe.
Maître d’œuvre de la nouvelle édition critique en douze volumes des œuvres d’Hannah Arendt chez Piper, à Munich (toujours en cours de publication), Thomas Meyer s’appuie beaucoup sur des textes ignorés et redécouverts par lui ainsi que sur des archives nouvelles (y compris un manuscrit inédit de 159 pages, qui constitue le premier travail d’ampleur qu’elle a fait sur l’antisémitisme). Il apporte un matériau neuf sur beaucoup de sujets et éclaire de façon intéressante certains aspects de l’œuvre : il ne réduit pas les années d’études à Marbach (Allemagne) à sa rencontre avec Heidegger ; il revient de façon précise sur les conditions d’écriture du texte sur l’écrivaine Rahel Varnhagen, commencé en 1930 et publié pour la première fois en 1958 seulement ; il évoque ses rencontres décisives avec certaines femmes dont l’importance n’avait pas été assez soulignée, comme Martha Mundt, Gertrud Jaspers, Eva Stern et bien d’autres. Les activités parisiennes d’Arendt dans les associations de soutien aux réfugiés et de secours aux enfants (Agriculture et artisanat, et, à partir de 1935, l’Alyah de la jeunesse), sont relatées avec précision en ce qu’elles fondent de manière décisive deux principes directeurs de sa pensée : faire reposer la théorie sur l’expérience et « ne pas montrer son jeu ». A partir des années nord-américaines (elle émigre aux Etats-Unis en 1941), l’étude informée de l’œuvre permet de clarifier des sujets ayant donné lieu à des controverses (notamment son rapport à la pensée de Heidegger et de Jaspers), de comprendre les circonstances qui ont présidé à la formulation de telle ou telle réflexion, le souci des formes dans lesquelles inscrire sa pensée.