La revue des revues. La « folie » est une notion si trouble, si imprécise et si débattue que la revue trimestrielle Pouvoirs, qui lui consacre pourtant son numéro de janvier, prévient d’emblée qu’elle ne cherchera pas à la définir. L’ambition de ce travail collectif, écrivent en introduction les responsables de la publication, Antonin Guyader et Thomas Hochmann, est plutôt de « décrire, voire de comprendre, une expérience aussi éminemment singulière que structurellement collective : la rencontre entre une souffrance psychique radicale et une construction sociale qui, sans être statique, reste attachée à des marges où la fréquente précarité voisine souvent avec la maltraitance ».
De la prison à l’asile, de la Maison Blanche aux prétoires, les contributeurs de ce numéro explorent avec rigueur et précision les mille et une facettes de la folie – ce terme a, depuis quelques années, peu à peu été remplacé par l’expression « santé mentale ». Qu’ils soient juriste, sociologue, philosophe, historien, psychiatre ou chercheur en sciences de l’éducation, tous tentent de cerner les contours de cette « forme d’altérité », selon le mot d’Antonin Guyader et Thomas Hochmann, qui porte une charge à la fois dépréciative – elle renvoie à la déraison – et méliorative – elle est souvent associée à une forme de créativité.
La philosophe Céline Cherici raconte ainsi, dans ce numéro, la médicalisation et l’institutionnalisation de la folie : à partir du XVIIIe siècle, ces troubles de l’âme et du corps qui paraissaient surnaturels au Moyen Age sont considérés comme une maladie du cerveau puis comme un objet d’internement et de contrôle. Une mutation dont témoigne l’extrême richesse des classifications psychiatriques : à partir de la fin du XVIIIe siècle, écrit le philosophe Steeves Demazeux dans la revue, une « intense effervescence classificatoire » préoccupe, de Carl von Linné à Emmanuel Kant en passant par Phillipe Pinel, les naturalistes, les médecins et les philosophes.