Jean-Jacques Urvoas, ancien garde des sceaux : « Les commissions d’enquête parlementaires offrent un décorum solennel à des procès d’intention et à des récits idéologiques »

Les incidents à répétition qui jalonnent les auditions de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public illustrent le profond dévoiement d’un instrument pourtant essentiel de la vie parlementaire. Conçu à l’origine comme un scalpel institutionnel capable de mettre au jour les failles de l’action publique, cet outil a, en quelques petites années, subi une inquiétante métamorphose. Sa prolifération, sans hiérarchisation ni stratégie politique d’ensemble (on n’en compte pas moins de quatorze à l’Assemblée nationale et onze au Sénat depuis juillet 2024), a entraîné sa propre dévaluation, précipitant ses promoteurs dans une surenchère médiatique délétère.

Persuadés que la performance parlementaire se jauge désormais selon les codes du divertissement, certains rapporteurs succombent ainsi à la tentation du carrousel médiatique. En convoquant des visages familiers du paysage audiovisuel (Thomas Legrand, Patrick Cohen, Pascal Praud) ou des figures ouvertement clivantes (Cyril Hanouna, Alex Hitchens ou AD Laurent), l’institution se mue en scène de spectacle.

La quête de vérité s’efface derrière la chasse au « clash » viral, seul sésame pour décrocher un quart d’heure de notoriété sous les projecteurs de l’opinion. Provoquer la réaction, fût?ce au prix de la controverse, devient le moteur d’une nouvelle grammaire parlementaire façonnée pour les caméras, nourrie aux algorithmes et rompue aux mécaniques de l’exposition. Le bruit s’impose alors comme le nouveau langage d’un Parlement qui semble se rêver désormais en studio.

Cette dérive consacre le passage d’une ère de la compréhension critique à celle de l’incantation stérile. Là où les commissions d’enquête éclairaient hier les zones d’ombre de l’Etat, elles servent trop souvent aujourd’hui à valider des postures partisanes déjà écrites. Les auditions ne cherchent plus à établir des faits : elles offrent un décorum solennel à des procès d’intention et à des récits idéologiques figés avant même que s’ouvre le moindre débat.

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