Difficile de dire avec certitude quelle perte déplore Laurence Potte-Bonneville dans son deuxième roman, tantôt lyrique, tantôt prosaïque. De l’élégie à l’ironie, les récits qu’elle entremêle dans Fossiles explorent toute la gamme des réactions possibles face à l’absence, et à la solitude profonde qu’elle suscite chez celle qui reste, la narratrice du récit principal. Aussi nombreuses que les couches de sédiments qui s’accumulent sur les végétaux ou les empreintes d’animaux, les figeant dans le temps comme autant de traces du passé disparu, les histoires qu’elle consigne, légendes populaires, comptines, souvenirs d’enfance, rêves, regards portés sur sa vie quotidienne actuelle, font écran les unes aux autres et masquent son chagrin. Tout autant qu’elles constituent les petits cailloux semés, comme ceux du Petit Poucet, pour en retrouver le chemin.
Est-ce la disparition de son père, dont elle retrouve la phénoménale collection de fossiles dans la maison de Haut-Savoie où elle retourne en catastrophe, quand un orage foudroie le grand épicéa du jardin qui s’abat sur son toit ? Est-ce la mort de son cousin Pierre, qu’elle mentionne à quelques reprises sans en dire plus, et dont le prénom suggère qu’il peut être, lui aussi, l’un des « fossiles » précieusement conservés ? Est-ce l’innocence perdue et la vie volée de toutes ces femmes dont elle convoque la mémoire, bergères et vagabondes, qui disparaissent sans témoin ? N’est-ce pas plutôt l’évidence de la finitude humaine et la prise de conscience d’une forme de solitude existentielle, presque métaphysique ? Chez cette célibataire sans enfants, proche de la retraite, le souvenir des disparus résonne comme une interrogation sur les traces que son propre passage sur terre laissera. Dans le désert de Platé qu’elle arpente, le paysage se fait état d’âme. « Ça commence à m’intéresser, reconnaît-elle en voyant les dégâts faits par les intempéries sur la route. Quel meilleur dérivatif à mon propre délitement qu’un sol qui se dérobe ? »