La chronique « poches joyeux » de François Angelier : Alain Vaillant, Rachel Rajalu et Colette

Des premiers hommes à avoir marché sur la Terre ou foulé le sol lunaire, on sait les noms : Adam et Neil Armstrong. De la première femme à avoir régné, l’identité nous est connue : Kubaba la Sumérienne. C’était en 2400 av. J.-C. Mais du premier homme qui ait ri ? De la première femme qui ait pouffé ? Rien n’a transpiré. L’éclat de leur rire n’a laissé nul écho, nulle trace aux parois des cavernes. Seul élément probable : c’était au Myocène. Vingt-cinq millions d’années déjà, le temps file vite. Et depuis combien à se tenir les côtes, s’esclaffer, se gondoler comme des baleines, rire jaune, grassement, aux anges ou sous cape, seul ou en société ? La nuit des temps retentit de nos fous rires. Les plantes, même, riraient. Celui qui a entendu rire une ortie, qu’il vienne à la barre.

Sans mettre les rieurs de côté, ni de son côté, Alain Vaillant, dix-neuvièmiste éminent et hilarologue patenté, nous donne, avec La Civilisation du rire (entendre « culture du rire » mais également « manière dont le rire a été intégré aux pratiques sociales »), une somme passionnée où le phénomène est analysé dans toutes ses dimensions, physique ou sociale, du rire de l’enfant à celui de Bergson, d’Aristote, Erasme ou Chaplin, de siècle en siècle, avec une érudition pince-sans-rire qui fait mouche. L’ensemble repose sur la thèse suivante : « Le rire naît chez l’homme lorsqu’il a conscience d’être dans une situation où il ne risque aucune interaction dangereuse avec le réel. (…) il s’ensuit un relâchement qui permet le rire. » Un rire soupape, marqué par la vision freudienne d’une libération d’énergie liée à l’affleurement d’éléments inconscients. Une conception libératoire et transgressive, éloignée tant du rire lié à la laideur (Aristote) que du persiflage mondain ou de l’esprit de bon aloi de l’ère classique, à distance du christianisme et de sa culture du doux sourire angélique, plus proche du grotesque hugolien et de l’ironie flaubertienne. Une réflexion qui se clôt par un percutant chapitre sur l’actuel rire universel : « Le rire est en passe de devenir, avec le sport et les jeux vidéo, le troisième vecteur de la mondialisation postindustrielle : “des rires, des muscles et des jeux.” » Riez, vous êtes cerné !

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