Le président la Réserve fédérale américaine (Fed, banque centrale), Jerome Powell, a reçu, lundi 12 janvier, le soutien de ses prédécesseurs. Janet Yellen, Alan Greenspan et Ben Bernanke ont dénoncé, dans un communiqué commun, une instrumentalisation de la justice « sans précédent » visant à « saper l’indépendance » de l’institution monétaire, à la suite de la procédure lancée par l’administration Trump contre M. Powell.
Jerome Powell a lui-même rendu publique, dimanche soir, une procédure lancée à son encontre par le ministère de la justice américain, qui pourrait conduire à des poursuites pénales à son encontre. Le très pondéré président de la Fed s’est fendu d’une déclaration filmée hautement inhabituelle, dimanche soir, pour dire qu’il ne plierait pas face aux pressions du gouvernement. Selon lui, la procédure, « sans précédent », est fondée sur un « prétexte », parce que la Fed n’a pas conduit sa politique monétaire dans le sens voulu par le président, Donald Trump.
L’action du ministère de la justice contre Jerome Powell « n’a pas sa place aux Etats-Unis », soulignent dans leur court communiqué les anciens présidents de la Fed Alan Greenspan (1987-2006), Ben Bernanke (2006-2014) et Janet Yellen (2014-2018), associés à d’autres anciens responsables économiques de premier plan. « L’indépendance de la Fed et la perception qu’en a le public sont essentielles à la performance économique, notamment à la réalisation des objectifs fixés par le Congrès [pour la banque centrale], à savoir la stabilité des prix, le plein-emploi et des taux d’intérêt modérés à long terme », rappellent-ils, aux côtés, notamment, d’anciens secrétaires au Trésor ayant servi aussi bien sous des présidents démocrates que républicains. Voyant dans la procédure en cours contre M. Powell « une tentative sans précédent d’utiliser des poursuites judiciaires pour porter atteinte à cette indépendance », ils cinglent : « C’est ainsi que la politique monétaire est conduite dans les économies en développement dotées d’institutions faibles » avec des « conséquences très négatives en matière d’inflation » dans ces pays. « La plus grande force [des Etats-Unis] est l’état de droit, qui est la base de notre réussite économique », concluent-ils.
« L’histoire nous montre que quand des tentatives indues de peser sur la politique monétaire parviennent à leurs fins, cela conduit souvent à des résultats très regrettables, notamment une instabilité économique et une inflation élevée », a abondé un haut responsable actuel de la banque centrale, le président de la Fed de New York, John Williams, lors d’un événement organisé dans sa ville.
Le chef des démocrates au Sénat, Chuck Schumer, a lui aussi qualifié l’enquête d’attaque contre l’indépendance de la Fed. « Quiconque est indépendant et ne se contente pas de suivre Trump à la lettre fait l’objet d’une enquête », a-t-il dénoncé.
Plus inhabituel, des parlementaires républicains ont manifesté leur désapprobation, alors que le parti présidentiel est resté jusqu’ici presque toujours solidaire des décisions de la Maison Blanche. « Je n’ai pas vu le dossier ni les allégations ou les accusations, mais je dirais qu’il vaudrait mieux qu’elles soient réelles et sérieuses », a mis en garde le leader de la majorité républicaine au Sénat, John Thune. « Les enjeux sont trop élevés pour fermer les yeux : si la Fed perd son indépendance, la stabilité de nos marchés et de l’économie dans son ensemble en souffrira », a écrit sur X la sénatrice de l’Alaska, Lisa Murkowski.
Son collègue de Caroline du Nord, le républicain Thom Tillis, membre du comité bancaire du Sénat, avait réagi dès dimanche soir : « S’il existait encore le moindre doute sur le fait que certains conseillers au sein du gouvernement poussent pour mettre fin à l’indépendance de la Fed, ils sont désormais écartés. C’est à présent la crédibilité du ministère de la justice qui est en jeu. » Comme Lisa Murkowski, Thom Tillis a prévenu qu’il n’adouberait aucun candidat de Donald Trump à un poste au sommet de l’institution monétaire tant que cette affaire perdurera. Si le président américain propose les candidats à un poste dans l’administration, y compris pour la banque centrale, ces derniers ne peuvent entrer en fonction tant que le Sénat n’a pas voté en leur faveur.
Donald Trump peut annoncer à tout moment le nom de la personne qu’il veut voir succéder à Jerome Powell, dont le mandat prend fin en mai. Le président américain a lui-même présenté son conseiller économique Kevin Hassett comme favori mais il ménage un certain suspens. Il veut une « colombe » décomplexée à la tête de la Fed, soit, dans le jargon de la banque centrale, une personne fermement décidée à réduire les taux d’intérêt et peu regardante sur le niveau de l’inflation.