Pour la première fois, le World Economic Forum place explicitement parmi ses cinq questions-clés celle-ci : « Comment pouvons-nous bâtir la prospérité dans les limites planétaires ? » A première vue, le symbole est fort. Après des décennies de croissance aveugle, l’idée qu’une économie viable doive composer avec les limites biophysiques de la planète semble enfin s’imposer au sommet de l’agenda économique mondial.
Mais ce progrès sémantique ne doit pas masquer une réalité plus inquiétante. Car tout indique que les conversations qui se tiendront à Davos ne seront pas à la hauteur des enjeux qu’elles prétendent affronter. Non par manque d’informations, car elles sont désormais abondantes. Non par ignorance, car les rapports scientifiques s’accumulent. Mais parce que les cadres intellectuels, politiques et économiques mobilisés à Davos restent structurellement incompatibles avec ce que signifie réellement vivre et prospérer dans un monde fini.
La première limite est que le forum de Davos parle des frontières planétaires sans assumer pleinement les transformations qu’elles impliquent. Le vocabulaire est désormais bien rodé. Transition, résilience, neutralité carbone, finance durable, innovation verte. Ce lexique donne l’illusion d’un mouvement, tout en évitant soigneusement la question centrale. De nouvelles activités et de nouveaux business models émergent. Leur accélération, prioritaire, n’est pas sans risque. Mais en miroir, quels secteurs devront décroître ? Quels modèles économiques devront disparaître ? A quoi faudra-t-il renoncer ?
Respecter les limites planétaires ne consiste pas seulement à produire autrement, mais, pour certains produits et services, à en produire moins et parfois plus du tout. Les innovations seront parfois radicales. Tant que les discussions resteront confinées à l’optimisation de l’existant, elles continueront à nourrir le mythe d’une transition sans pertes, d’une transformation sans renoncements. Un mythe confortable, mais dangereux.