Si la vue reste le sens le plus stimulé par la mode, il fallait tendre l’oreille à la fashion week homme de Paris, achevée le 25 janvier. Au-delà de l’électro générique souvent diffusée, plusieurs designers ont fait des choix de bande-son qui en disent long.
« I want to break free », chante ainsi Queen en ouverture du défilé Sacai. Les paroles du hit de 1984 sont prises au pied de la lettre par la fondatrice Chitose Abe. « Je voulais une collection qui libère des normes, justifie-t-elle. Et ce, avec l’énergie d’un crochet de Muhammad Ali. » Le champion se voit mythifié, apparaissant sur une photo imprimée sur un tee-shirt, et ses larges shorts de boxe deviennent un élément récurrent des silhouettes, fusionnés avec des pantalons.
Des hybridations attirent l’œil, tels ces foulards noués comme des cravates, ces vestes tranchées à l’horizontale ou ces jeans dissimulés sous des pantalons de costume nonchalamment débraguettés. La Japonaise expérimente aussi avec les textures, développant des blousons en laine brossée ou bouclée, des robes en tweed effrangé, des chemises à carreaux rebrodées d’épingles ou de perles façon quincaillerie. De quoi séduire son auditoire et un invité de marque : la pop star Pharrell Williams, également directeur artistique de Louis Vuitton homme, enlacé au moment du salut.
Feeling Good (1965), de Nina Simone, enrobe, lui, l’ultime défilé concocté par Yosuke Aizawa pour sa marque fondée il y a vingt ans, White Mountaineering. « Cette collection résume les réflexions et pratiques que je poursuis depuis des années », fait savoir le quadragénaire qui désire prendre du champ. Il propose un best of sage de silhouettes techniques encapuchonnées, gantées, pour excursions enneigées. Des adieux accompagnés par le timbre de la chanteuse américaine : « It’s a new day, it’s a new life… »
Comme d’habitude, pas de longue palabre chez Comme des garçons. Rei Kawakubo synthétise ses intentions en une phrase sibylline : « Sortons de ce trou noir. » On croit d’abord à une parade dystopique avec des mannequins à la tête perruquée et casquée à la Hannibal Lecter, vêtus de costumes sombres comme hachés, raccourcis, chiffonnés, ajourés. Mais, très vite, un romantisme ténébreux s’impose.
Des pantalons élargis ou des jupes offrent de la rondeur, des brocarts métallisés ou des sequins attrapent la lumière, des chemises bleu ciel laissent croire à une éclaircie possible. Goodbye Marilou ou Love Me, Please Love Me : Rei Kawakubo a choisi des tubes de Michel Polnareff pour bande-son. Un attelage inattendu qui fait des étincelles, la voix aérienne du chanteur des sixties épousant ici une mode radicale de haut vol.
Chez Magliano, un morceau blues du Danois Aase Nielsen retentit. L’artiste Elena Somarè l’accompagne au micro, en sifflotant. « Cette mélodie, c’est notre sérénade pour séduire Paris », avance le fondateur Luca Magliano, 38 ans, dont c’est le premier défilé dans la capitale. « Le sifflement, c’est un son que tout le monde peut reproduire, une action parfois irrévérencieuse, ce qui ne me déplaît pas, et surtout, il peut avoir une teneur politique, lorsqu’il accompagne un chant partisan. »
Universalité, anticonformisme, conscience engagée… En somme, tout ce que le natif de Bologne (Italie) aspire à communiquer. Inspiré par la « province », concept qu’il conçoit comme un espace solidaire et modeste au sens noble, il offre une garde-robe à l’élégance italienne fanée : des tailleurs lâches peut-être légués par un aïeul, des combinaisons ouvrières, des vestes comme usées à force d’avoir été chéries, des pulls en mohair brossé par les ans. Un imaginaire vintage, cohérent et abouti, qui prouve que sa place dans le calendrier parisien est méritée.