Je suis un européiste extrémiste. Je l’ai déjà dit à plusieurs reprises : pour moi, l’Europe unie est la seule utopie politique raisonnable que nous autres Européens ayons inventée. Je n’emploie pas le mot « utopie » au sens étymologique : « un tel lieu n’existe pas », traduisait du grec dans l’espagnol du XVIIe siècle Francisco de Quevedo, l’un des plus grands poètes de ma langue. Je l’emploie au sens, aujourd’hui beaucoup plus répandu, de projet souhaitable, idéal. Des utopies politiques atroces – des paradis théoriques devenus des enfers dans la réalité –, nous en avons inventé beaucoup en Europe. Des utopies politiques raisonnables, à ma connaissance, il n’y a qu’une : celle d’une Europe unie.
Une multitude de faits viennent étayer cette idée. Ils sont si évidents que nous avons tendance à les oublier. Je n’en mentionnerai qu’un seul : contrairement à ce que beaucoup pensent, le sport européen par excellence n’est pas le football, mais la guerre. Au cours du dernier millénaire, nous, Européens, nous sommes entretués sans nous accorder un seul mois de répit et de toutes les manières possibles : dans des guerres de Cent Ans, dans des guerres de Trente Ans, dans des guerres civiles, de religion, ethniques ou mondiales qui étaient en fait avant tout des guerres européennes. Celles-ci furent effroyables : on estime qu’entre août 1914 et mai 1945, de Madrid à la Volga et de l’Arctique à la Sicile, une centaine de millions d’hommes, de femmes et d’enfants périrent du fait de la violence, de la famine, de la déportation et du nettoyage ethnique, et l’Europe occidentale et l’ouest de la Russie devinrent le foyer de la mort, le théâtre d’une brutalité sans précédent, que ce soit à Auschwitz ou au goulag.
Le germe de l’Union européenne [UE] est né de l’horreur de ce carnage indescriptible et de la conviction, empreinte de sagesse, de lassitude et de courage, que rien de tel ne devait se reproduire en Europe. Le résultat de cette conviction est évident, mais pas moins stupéfiant : jusqu’à la guerre d’Ukraine, j’appartenais à la première génération d’Européens qui n’avaient pas connu la guerre, du moins une guerre à l’échelle européenne ; je n’oublie pas les luttes féroces qui ont démembré la Yougoslavie.