Pas un jour ne passe sans que les commentateurs convergent vers cette interprétation imparable : pour comprendre le monde, il convient d’adhérer à la thèse des sphères d’influence, que se partageraient les grandes puissances. Cette interprétation contient naturellement des éléments de vérité. Mais est-elle pour autant opératoire ? Quatre facteurs essentiels en limitent la valeur heuristique.
Premièrement, en 2025, il est infiniment plus difficile de construire des sphères d’influence que trente ou cinquante ans auparavant. Pendant la guerre froide, ces sphères existaient et étaient bien admises. L’Amérique latine était sous total contrôle américain, l’Asie divisée, de même que l’Europe. C’est Michel Debré, alors ministre des affaires étrangères, qui dira, au lendemain de l’intervention russe en Tchécoslovaquie, le 21 août 1968 : « Naturellement, nous ne ferons rien. »
La volonté de se partager le monde est au fond assez naturelle pour les Etats. Avant même la fin de la seconde guerre mondiale, le président américain Franklin D. Roosevelt avait proposé aux Soviétiques aux Anglais la thèse des « quatre policiers », chargés de régenter le monde. Le quatrième n’était pour lui pas la France mais la Chine.
Avec la fin de la guerre froide et la montée en puissance de la Chine, ces zones d’influence se sont délitées. Prenons le cas de l’Amérique latine. En l’an 2000, les Etats-Unis étaient le premier partenaire commercial de toute l’Amérique latine et centrale. Aujourd’hui, c’est la Chine qui occupe ce rôle dans presque tous ces pays. Le Chili réalise 35 % de son commerce avec Pékin ; le Brésil, 25 %. L’arrivée de Donald Trump au pouvoir aux Etats-Unis a même accru la dépendance de Brasilia envers Pékin, car la fermeture du marché américain a incité la Chine à se fournir davantage en soja brésilien. Comment, par simple volonté politique, les Etats-Unis pourront-ils inverser cette diversification structurelle ?
On pourrait étendre les exemples et parler notamment de l’Afrique. Comme l’Amérique latine, elle a pour premier partenaire commercial la Chine, mais cela doit-il nous conduire à conclure que le continent est désormais sous total contrôle chinois ? Rien n’est moins sûr. Preuve en est : les Emirats arabes unis sont le premier investisseur sur le continent.