La chronique « poches claudéliens » de François Angelier

Singulier pays de Cocagne poétique, le domaine public est un palace édénique qui s’accroît chaque année de quelques spectres considérables, fantômes rajeunis qui trouvent là une nouvelle jeunesse, une autre verdeur. Dès l’entrée, on se précipite pour les rééditer, on les retraduit à la chaîne, il n’est éloge que d’eux et tout un chacun peut s’inviter sans prévenir pour dégarnir à volonté le buffet. Thomas Mann (1875-1955) vient d’y débarquer avec ses demi-dieux grecs et ses bourgeois cossus, Teilhard de Chardin (1881-1955) y dira sous peu sa messe cosmique, mais la fonction d’oncle d’Amérique revient, Nord et Sud, à l’ambassadeur Paul Claudel (1868-1955), dont la colossale mappemonde encombre la réception, les malles-cabines débordent de l’ascenseur et la ménagerie intérieure occupe le restaurant, vorace et véhémente. Tout Claudel à cueillir sur l’arbre.

Moment élu pour renouer avec ce qui fut, pendant vingt-cinq ans, tout à la fois sa planète, son véhicule et sa tente à oxygène : la Bible. Pendant un quart de siècle, entre 1929, date à laquelle il a tout rendu à César et gavé enfin, à grand renfort de poèmes et de pièces théâtrales, sa fauverie lyrique, et sa mort, Claudel se transporta sur la planète Bible, vécut chaque seconde à bord de sa Bible, la Bible latine, la Vulgate de Saint-Jérôme, dont il opérait, verset après verset, la scrutation savoureuse et une mastication patiente pour en exprimer le jus salvifique. Retraité du Quai Conti, l’œuvre faite, il est libre comme l’air de se livrer à une exégèse à l’état sauvage, de jazzer les deux Testaments, dont il donne une vision orante et funambulesque, mettant en scène ses extases et ses errances, ses éblouissements et ses pérégrinations textuelles.

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