« Personne ne sait où a commencé le malheur d’Adelina, mais peut-être faut-il remonter bien avant sa naissance. » La première phrase des Miettes, nouveau roman de l’auteur suisse allemand Lukas Bärfuss (né en 1971) met le doigt sur le point névralgique de ce récit : le déterminisme social. On est loin pourtant d’un texte didactique. D’une splendide fluidité, ce récit (très bien traduit par Camille Luscher) entraîne au contraire le lecteur dans un courant au réalisme maîtrisé et au style précis. Tout y est limpide et, en même temps, d’une implacable violence. « Personne ne sait », mais peut-être… D’emblée l’écriture se présente comme une possible archéologie de la vie, prenant pour exemple la figure de cette Adelina, dont le narrateur va tracer l’existence jusqu’à l’âge de 30 ans.
Tout commence en Italie dans les années 1920. C’est la montée du fascisme dont le grand-père d’Adelina va devenir un fervent partisan. A ce qui apparaît comme une faute originelle vient s’ajouter la mort de sa femme peu après la naissance de leur fils, Mario. D’abord choyé et adoré par le père, ce fils est brusquement rejeté, car soupçonné d’avoir du sang slave transmis par sa mère. Le père le voit même partir à la guerre en espérant qu’il ne reviendra pas. Il en revient, mais plus jamais Mario ne sentira l’amour de son père.