« Aïe ! », lâche sobrement Sofiane Platel, alors que la sorte de scalpel qu’il tient d’une main pour découdre l’insigne en forme de « V » qui orne l’extérieur d’une basket blanche vient de déraper vers les doigts de la main opposée qui empoignent la chaussure. « Ce n’est rien. La douzième fois, on s’habitue », ajoute en souriant le jeune homme de 22 ans, en jogging bleu couvert d’un large tablier d’artisan, aux yeux verts aussi clairs que les rayons du soleil de janvier qui inonde le grand atelier.
Il faut dire que cela ne fait que quatre mois qu’il apprend à « dézinguer une chaussure », comme il le dit, pour mieux la raccommoder. Cet après-midi, à l’Ecole de la réparation, installée dans l’ancienne usine textile Tissel, à Roubaix (Nord), devenue une friche industrielle propriété de la ville, la séance de cordonnerie porte sur la personnalisation d’une sneaker. Il faut donc bien commencer par disséquer.
Cependant, ce que Sofiane préfère, c’est le bichonnage, qui consiste à redonner son lustre à un soulier qui pouvait passer pour irrécupérable, avant que des mains expertes le soumettent aux produits, brosses et gestes qui sauvent, jusqu’à la résurrection. Un vrai tour de passe-passe qui ne manque pas de produire son petit effet.
Ce savoir-faire presque magique, le garçon qui jusqu’à présent ne faisait « pas grand-chose de sa vie » en ignorait jusqu’à l’existence, comme la plupart des 20 étudiants qui constituent la première promotion de cette formation professionnelle de onze mois, centrée sur la réparation des chaussures et des vêtements autant que sur celle des âmes. Il a fallu deux ans à sa directrice, Stéphanie Calvino, pour la mettre en place, sous la forme d’une association dont Sébastien Kopp, cofondateur de la marque de baskets Veja, est le président.
La première, originaire de Marseille, utilise depuis plusieurs décennies la mode pour remettre sur les rails des jeunes éloignés de l’école, de l’emploi et des dispositifs sociaux. Le second, un entrepreneur à succès, a embauché plusieurs dizaines de ces mêmes jeunes dans ses boutiques, avant d’ouvrir, il y a cinq ans, à Bordeaux, la première cordonnerie Veja, réparant les sneakers de toutes marques.
Il en existe désormais 11 dans le monde. « Elles ne désemplissent pas », commente M. Kopp. L’Ecole de la réparation est née grâce à ce tandem, désireux à la fois de prolonger la durée de vie des produits de la mode, en particulier des chaussures, et d’arrimer à l’existence des jeunes qui ne s’y accrochent que par quelques fils. « L’objectif, c’est de valoriser des métiers en tension et d’accompagner des gens, et ça tombe bien, parce que travailler avec ses mains, c’est bon pour la tête », estime Mme Calvino, qui arpente l’atelier en tempêtant contre celui ou celle qui a jugé bon de jeter une bouteille en verre dans la poubelle jaune.
Pendant cette année scolaire, les 20 étudiants, âgés de 19 à 49 ans, orientés par les missions locales autant que par le bouche-à-oreille, sélectionnés parmi 80 candidats, recevront 1 400 heures de cours, dont 450 de cordonnerie, 300 de couture, mais aussi d’éloquence, de culture financière, de dessin, d’histoire de la mode et d’architecture, soit 35 heures par semaine, rémunérées au smic horaire.
« Ce n’est pas révolutionnaire. Il s’agit de payer les gens pour qu’ils se consacrent à ce qu’ils apprennent, qu’ils deviennent des citoyens engagés et libres ayant compris qu’ils ont de la valeur », précise Mme Calvino. Le budget de l’école s’élève à 1,2 million d’euros par an, financés essentiellement par des marques mécènes, et dont plus de la moitié est abondée par Refashion, l’éco-organisme chargé de la gestion et de la prévention des déchets textiles en France.
« Plus de la moitié des cordonniers et retoucheurs ont plus de 53 ans et moins d’un cinquième des offres d’emploi en cordonnerie trouvent preneurs. Ces métiers artisanaux ont longtemps été dévalorisés et les systèmes de formation classiques ne sont plus adaptés aux produits mis sur le marché. On n’apprend pas à réparer des baskets dans un CAP », observe Elsa Chassagnette, responsable du fonds réparation à Refashion, pour expliquer cet investissement qui ravit ses bénéficiaires.
Sous les poutrelles métalliques rouges de l’ancienne usine aux murs de briques peintes en blanc, on s’active autour des fraises, poncettes, brosses à lustrer et rouleaux abrasifs des quatre bancs de cordonnier, des deux machines à coudre dont la tête pivote à 360 degrés et des presses orthopédiques qui permettent de souder les semelles remontantes des sneakers.
Pour Djamila Mouheb, qui, coiffée d’un casque antibruit jaune canari, vient de désépaissir la semelle d’une paire en 39 afin d’y coller patins et talons, c’est une revanche. A 49 ans, elle apprend enfin ce qui la botte, tout en élevant ses trois filles. Elle voulait auparavant devenir menuisière – « Un métier pas pour les femmes », lui opposait-on –, a fait le pied de grue chez Pôle emploi (aujourd’hui France Travail) pour s’entendre dire que la cordonnerie était un « métier fini », et n’a jamais réussi à décrocher une alternance faute de logement près de l’entreprise qui la prenait.
La voilà désormais en ordre de marche. D’ici quelques semaines, Djamila compte faire son immersion en entreprise chez un spécialiste des chaussures de montagne, à Paris, « pour se perfectionner ». Son plan est soigneusement élaboré ; elle « vise haut ». Une fois qu’elle « aura bien la main », elle partira avec ses filles « voir ailleurs ». Un nouveau départ, du bon pied.