Le terme est jargonneux mais le concept, apparu au mitan des années 2010, est aujourd’hui bien identifié dans le monde de l’humanitaire : le nexus. Il désigne la jonction nécessaire entre l’action humanitaire d’urgence et les initiatives en faveur du développement, le moment où les acteurs – internationaux le plus souvent – ne se concentrent plus seulement sur la réponse à une crise immédiate mais s’attachent à soutenir des solutions durables.

La Centrafrique se situe à ce moment de son histoire. Après deux décennies de violences, le pays entrevoit une certaine stabilisation : les groupes armés qui tenaient des pans entiers du territoire ont été suffisamment affaiblis, grâce notamment à l’action des mercenaires russes de Wagner et de contingents rwandais, pour forcer leurs chefs à négocier.

Les conditions dans lesquelles s’est tenu le scrutin présidentiel du 28 décembre 2025 – le président sortant Faustin-Archange Touadéra a obtenu un troisième mandat lundi 19 janvier – n’ont pas répondu à toutes les exigences d’équité démocratique, mais elles confirment l’amélioration sécuritaire.

L’ONG Médecins sans frontières (MSF) doit ainsi fermer dans le courant de l’année « l’hôpital SICA », du nom du quartier de Bangui où il est installé. Cette structure se spécialisait en traumatologie et en chirurgie orthopédique et viscérale, des disciplines en grande partie liées à la prévalence des violences.

Pour autant, « nous continuons à nous substituer à l’Etat dans des domaines basiques », souligne Peter Orr, responsable de MSF en Centrafrique. « Le ministère de la santé a du mal à faire fonctionner des hôpitaux, même dans la capitale, explique l’humanitaire. Il manque de tout : médecins, médicaments, routes… » Le pays dispose au total de deux lits de réanimation, tous tenus par la Minusca, la mission des Nations unies.

Les autres indicateurs de santé sont à l’avenant. L’espérance de vie à la naissance s’établit à 53 ans. La mortalité infantile oscille entre 8 et 10 %, la mortalité maternelle atteint 700 pour 100 000 naissances. De façon générale, le pays occupe la 191e place sur 193 au classement mondial de l’indice de développement humain (IDH), dont les critères concernent aussi bien la santé, l’éducation que le niveau de vie. 66 % de la population centrafricaine vit sous le seuil de pauvreté, avec moins de 2,15 dollars par jour.

Le moment du nexus est réputé délicat. Il met en tension des logiques, des principes et des acteurs différents – les uns et les autres étant censés coordonner leurs actions et non simplement se succéder. Nectere, en latin, signifie « lier »… « C’est un moment où il faut encore plus de moyens que d’ordinaire, des investissements et une vision de long terme », explique Marie Lamothe, membre du Comité de coordination (CCO) regroupant cinquante-trois ONG internationales actives en Centrafrique.

Or, l’heure est plutôt au « désengagement massif » des bailleurs internationaux, « au pire moment », constate l’humanitaire, par ailleurs directrice pays pour Action contre la faim. Le reflux a culminé avec la cessation des activités de l’Usaid, l’agence de développement américaine, dans la foulée du retour au pouvoir de Donald Trump, le 20 janvier 2025. Mais il concerne tous les donateurs occidentaux : Union européenne, Royaume-Uni, France, Canada, Suède…

Le mouvement est général, mais la Centrafrique souffre particulièrement. Parce que d’autres crises plus aiguës ont capté l’attention (Soudan, RDC…), mais aussi parce que l’activisme russe dans le pays a refroidi certains bailleurs. Selon l’estimation du CCO, les ONG internationales ont vu leurs budgets amputés d’environ 40 % en 2025, après un premier recul en 2024.

Cinq ONG ont d’ores et déjà dû plier bagage. Les autres s’adaptent, entre interruption de programmes, baisse drastique des dépenses logistiques et coupes sèches dans les effectifs (1 100 salariés locaux ont été licenciés en 2025).

Les coupes subies par les organisations internationales sont du même ordre de grandeur que celles constatées par les ONG. Le Programme alimentaire mondial (PAM), qui dépend de l’ONU, a perdu, en 2025, environ 40 % de ses financements à l’échelle mondiale. Pour la Centrafrique, c’est 56 %.

« Un million de personnes qui auraient besoin d’aide ne sont pas aidées », résume Hamid Aboudou, directeur adjoint de l’agence onusienne dans le pays. Certaines distributions alimentaires ont été abandonnées, trois bureaux régionaux sur six fermés, la moitié du personnel étranger renvoyé…

Et ce alors que « les besoins sont toujours énormes », souligne M. Aboudou. Environ un tiers de la population centrafricaine est classé dans les catégories « IPC3 » ou « IPC4 », soit en grave insécurité alimentaire. A côté des programmes d’urgence censés leur venir en aide, le PAM développe aussi des programmes dits « de résilience » et de soutien à l’agriculture.

« C’est maintenant qu’il faut investir, maintenant qu’on peut tirer les gens sur la voie du développement, plaide Hamid Aboudou. Cela coûte plus cher de les rattraper une fois qu’ils ont sombré à des niveaux plus graves d’insécurité alimentaire. »

L’ensemble de la chaîne est concerné : la Minusca elle-même, dont le mandat a été reconduit in extremis pour un an, en novembre 2025, doit réduire ses dépenses d’environ 25 %. La mission joue un rôle clé pour le futur développement de la Centrafrique en soutenant l’installation d’infrastructures de l’Etat dans les régions. Elle est aussi la seule à disposer d’une flotte d’avions conséquente, qu’utilisent les autres acteurs humanitaires pour se déplacer dans ce pays aux routes absentes.

Le risque de cet abandon est aussi politique. L’aggravation de la situation humanitaire et le virage raté du développement sont autant de menaces qui pèsent sur la fragile stabilisation de la Centrafrique.

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