A trop chercher quelle serait « l’actualité » du romancier de génie que fut Thomas Mann (1875-1955), auteur à 26 ans seulement, avec Les Buddenbrook, d’un livre qui connut le succès dès sa parution, en 1901 – le million d’exemplaires vendus fut atteint en 1930 –, on risque de se méprendre sur ce qui rend cet écrivain allemand, Prix Nobel de littérature en 1929, authentiquement singulier et important.
Deux nouvelles traductions de ce roman, dues à Olivier Le Lay et Jean Spenlehauer (en attendant une troisième en cours par Claire de Oliveira pour Le Livre de poche), paraissent au moment où l’œuvre de Mann tombe dans le domaine public. Elles nous donnent l’occasion de méditer le contenu d’un imaginaire littéraire cerné par la philosophie, la musique, la danse, l’histoire, les langues… et qui a reflété les soubresauts du passé comme il reflète ceux de notre présent. Même s’il appartient au genre réaliste de son temps, Les Buddenbrook se révèle moderne, déjà par la focalisation sur le temps qui habite ici, comme chez Proust, les corps et la psychologie des personnages. Et ce malgré la facture classique du livre, moins traversé de concepts, de théorie musicale ou de réflexions historico-politiques que les romans de la maturité, La Montagne magique (1924) ou Le Docteur Faustus (1947), et en dépit du fait qu’au moment de la rédaction, de 1897 à 1901, Mann dévore Nietzsche et Schopenhauer. Sans doute l’abord en est-il plus aisé.
Il est a priori tentant de dénicher une tendance révolutionnaire ou subversive dans cette saga familiale qui a pour cadre la cité-Etat hanséatique de Lübeck, jamais nommée mais aisément reconnaissable, notamment à travers la station balnéaire toute proche de Travemünde, explicitement mentionnée, où les personnages viennent guérir des blessures causées par le déclin de leur monde. Car, s’il est un genre auquel se rattache Les Buddenbrook, c’est bien celui du roman de décadence (Verfallsroman) fin-de-siècle. Ne décrit-il pas, sur une période allant de 1835 à 1877 et à travers les sentiments mais aussi les décors et les objets, la chute d’une famille de commerçants aisés, importateurs de céréales, alors que la Prusse est en passe de laminer les spécificités et les autonomies provinciales ? Un processus illustré par le destin du dialecte bas allemand, omniprésent au début, notamment dans le parler populaire des matelots et des dockers, et disparaissant peu à peu au profit de la langue de l’empire.