Que l’homme soit en proie au temps, que son histoire se déroule au cœur du temps, c’est propos d’évidence. Néanmoins, ce temps, cette pâte à modeler l’histoire, a-t-il lui-même une histoire propre ? Le temps est-il autre chose que ce flux neutre qui charrie hommes, dieux et matériaux ? Une histoire non homogène du temps, avec ses tensions et ses dépressions, ses pauses et ses frénésies, c’est ce qu’esquisse Daniel Halévy (1872-1962), historien de la IIIe République, biographe de Nietzsche et de Péguy passé à Maurras, dans Essai sur l’accélération de l’histoire (1948).
Une enquête impulsée par une brève remarque de Michelet déclarant qu’au XIXe siècle « l’allure du temps a tout fait changer. Il a doublé le pas d’une manière étrange ». L’Ancien Régime du temps aurait donc connu sa Révolution. Tablant sur cette notation, Halévy descend le fleuve Histoire moins en en contemplant les rives qu’en en sondant le cours. Partant des empires hiératiques d’Egypte et de Mésopotamie, l’auteur décrit la mise en marche de l’histoire avec Assur, l’imposition du modèle romain, la fin de l’Antiquité. Une dialectique entre massivité figée et ébranlements dus à des chocs externes (invasions barbares, irruption du christianisme puis de l’islam, Réforme et imprimerie, Lumières). L’histoire serait ainsi moins une dialectique qu’une tectonique, le heurt moteur et violent entre des modèles guettés par l’immobilisme et l’impact de forces externes ou internes. Tensions conflictuelles agissant sur la perception et le rôle du temps.