A deux reprises, séparées par plusieurs décennies et des centaines de pages, Istvan se fait la remarque qu’il ne peut pas comparer la manière dont il habite son corps à celle des personnes qui l’entourent. « Il ne sait pas comment c’est pour les autres. Il n’a que sa propre expérience », est-il souligné à l’adolescence – il est alors, comme souvent dans Chair, question de masturbation et de libido. Arrivé à la quarantaine, c’est à propos de la « physicalité bourgeonnante » de chacun, qui est à la fois « une sorte de secret » et « la surface concrète que l’on présente au monde », qu’il est noté : « On est ainsi exposé de manière absurde sans savoir si le monde sait tout ou rien de ce qu’on est, car on n’a pas les moyens de savoir si ces expériences sont universelles ou entièrement propres à soi-même. »
Istvan l’ignore, lui que l’on voit une seule fois avec un livre à la main, intitulé Playing to Win – « ça parle de stratégie », explique-t-il, ce qui ne manque pas d’ironie s’agissant d’un homme peu maître de son destin. Mais, s’il existe une manière de mesurer son expérience à celle d’autrui et même de se glisser dans sa peau, s’il est un moyen d’éprouver l’altérité autant que la similarité, c’est la littérature (le lectorat de notre honorable supplément ne s’en étonnera sans doute pas plus que de raison). Et c’est la glorieuse réussite de David Szalay en la matière qu’ont célébrée, en novembre 2025, les jurés du Booker Prize en couronnant Chair, le sixième livre, troisième traduit en français, de cet écrivain britannique né en 1974. Un roman du corps, de la masculinité et du mouvement, d’une sécheresse hypnotisante, qui carbure aux phrases courtes et répétitives ainsi qu’aux silences. Un roman dont le laconisme, l’opacité, ne ménagent pas le lecteur et qui s’avère pourtant difficile à reposer, plus encore à oublier.