Voilà longtemps que Julie Wolkenstein rêvait d’écrire un polar. « C’est mon genre littéraire préféré », confie au « Monde des livres » celle dont tous les romans « adoptent plus ou moins la forme de l’enquête ». Mais, jusque-là, elle échouait à passer à l’acte, faute, dit-elle, de trouver un personnage qui lui inspire suffisamment de haine pour éprouver l’« envie de le tuer », et de construire un roman autour de son meurtre. Elle gardera pour elle le processus par lequel elle en est venue à inventer le détestable Osmond, dont la mort est le catalyseur de Chimère, sur laquelle reviennent cinq femmes, vingt-cinq ans après les faits. A cet homme froid, manipulateur et mégalomane, époux tyrannique, père écrasant, elle reconnaîtra ceci : il lui a permis de se lancer, en agrégeant diverses impulsions, à un moment où elle se sentait « suffisamment d’énergie » pour renouer avec la fiction, après deux – splendides – récits marqués par des deuils : Et toujours en été et La Route des Estuaires (P.O.L, 2020 et 2023).
Au nombre des étapes l’ayant menée à Chimère, Julie Wolkenstein évoque d’abord la lecture par son « fiancé » d’un article de Libération sur Les Cellules buissonnières, de Lise Barnéoud (Premier parallèle, 2023), livre consacré au phénomène du microchimérisme, soit la présence chez un individu de cellules issues d’une autre personne, donc génétiquement distinctes des siennes. En raison de ce « phénomène d’hybridation », un test ADN peut conclure qu’une femme n’est pas la mère de son enfant. « Il me l’a fait lire en pensant que ça pouvait être intéressant pour un polar » – d’autant plus que l’écrivaine prise particulièrement ceux où la « question de la filiation » est importante, comme Vera va mourir, de Ruth Rendell (Calmann-Lévy, 1987), ou les livres de l’Américain Ross Macdonald (1915-1983). « Le microchimérisme m’est apparu comme une possible pièce du puzzle que je voulais élaborer. »