Alors que les manifestants en Iran vivent à huis clos une répression encore plus meurtrière que celle de l’automne 2022 [lors du mouvement Femme, vie, liberté], l’obstination de certains journalistes, experts et militants à prédire le prochain « changement de régime » (regime change) se heurte à un écueil : si les mouvements sociaux jouent un rôle décisif dans la plupart des ruptures politiques, celles-ci ne peuvent être anticipées sans saisir les dynamiques internes de l’appareil d’Etat, de sa sociologie et de ses transformations.
D’une part, parce qu’un mouvement social peut difficilement précipiter la chute d’un régime autoritaire sans une intervention étrangère ou sans la défection, à tout le moins, d’une partie de l’appareil militaire et sécuritaire. De l’autre, parce que tout épisode révolutionnaire s’accompagne de luttes violentes pour contrôler un nouvel ordre politique fragile, à l’instar de l’exemple syrien depuis décembre 2024.
Dépasser une lecture désincarnée du régime iranien, qui n’est pas seulement celui des mollahs, permettrait de saisir la complexité de l’appareil d’Etat, dont les gardiens de la révolution sont les figures de proue. Formée par le Guide suprême Ruhollah Khomeyni à partir d’une constellation de milices révolutionnaires en avril 1979, cette légion se distingue d’une armée de métier par sa mission idéologique. Celle-ci consiste à défendre l’autorité politique de dernière instance détenue par le délégué de Dieu sur terre – la « guidance du juriste » (velayat-e faqih) –, incarnée par le Guide suprême Ali Khamenei depuis 1989.
Si les gardiens de la révolution demeurent institutionnellement sous la houlette du Guide, plusieurs spécialistes observent aujourd’hui une autre dynamique à l’intérieur : la remise en cause de l’autorité religieuse dans les affaires politiques, au profit d’un appareil d’Etat répressif mais maintenu par des gardiens d’une nouvelle génération, qui n’ont connu ni la révolution (1978-1979) ni la guerre Iran-Irak (1980-1988) pour la plupart.