« Au moment où l’on enterre Brigitte Bardot, en regardant ce qu’est devenu Saint-Tropez, on peut mesurer où nous en sommes, en tant que société »

La veille, sur le marché de la place des Lices, les rumeurs n’énonçaient que des vérités : 30 voire 40 télévisions internationales allaient faire le déplacement pour retransmettre en direct les funérailles de Brigitte Bardot. Toutes les locations de courte durée avaient été réservées, or elles sont en nombre infini, constituant, avec les hôtels de luxe, l’essentiel des habitations de Saint-Tropez (Var).

Dans le paisible quartier de La Ponche, sur un pré qui sert parfois de boulodrome, on a érigé une estrade et un écran géant. Les drapeaux, sur les bâtiments publics, sont en berne. Sur la façade de la mairie s’affichent deux grands portraits où on voit la vedette enlaçant un animal, ici un cheval et là un lévrier. Choix stratégique et consensuel s’il en est – ni la beauté jetée en pâture au désir d’une société corsetée de l’immédiat d’après-guerre, ni la vieille dame cinq fois condamnée pour injures racistes – mais la femme mûre et décoiffée, sans maquillage, maîtresse de son aspect comme de son destin, et pleine de compassion.

Il n’y a sûrement pas d’exemple plus définitif d’un lieu créé par un être, d’un être apparu en même temps qu’un lieu, tous deux sacrifiés au dieu que notre époque s’était choisi d’adorer : « le spectacle », au sens où Guy Debord l’avait théorisé dans La Société du spectacle, soit la marchandise du loisir et du divertissement, soit la façon dont le réel se transforme en simulacre.

Nous étions en 1956. Dans Et Dieu créa la femme, Brigitte Bardot s’allongeait nue sur une plage du petit et alors inconnu village varois. Dès lors, à partir de cet événement, le monde entier allait vouloir un morceau de Saint-Tropez. Bien avant les fossoyeurs du jour, les promoteurs et les consommateurs allaient lessiver le village avec des fantasmes jusqu’à lui ôter toute réalité. Ses habitants et la presqu’île qui porte son nom, ils allaient tous les faire disparaître dans une idée.

Trois-quarts de siècle après le film de Roger Vadim, au moment où l’on enterre « Brigitte », en regardant ce qu’est devenu Saint-Tropez, on peut assez précisément mesurer où en est le spectacle, c’est-à-dire un peu où nous en sommes, en tant que société et en tant qu’avenir.

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