Comment exister face à des mastodontes comme Vuitton ou Dior ? Les 20 et 21 janvier, lors de la fashion week masculine automne-hiver 2026-2027 de Paris, trois marques françaises, toutes indépendantes, ont opté pour une recette semblable : un lieu culturel pour écrin et une mise en scène théâtralisée.
Le duo Etudes Studio convie ses invités dans l’Espace de projection de l’Ircam, lieu d’écoute souterrain du centre de recherche dévolu aux technologies sonores. « On avait envie d’une expérience totale », défend le cofondateur Aurélien Arbet. Au centre de la pièce, le musicien électro britannique Actress lance une mixtape acide et envoûtante, fond sur lequel se déploie une collection urbaine, bien dosée et prudente.
« Ceux qui nous ont inspirés sont des artistes qui ont tous traité le son comme une matière à part entière », explique l’autre membre du duo, Jérémie Egry, en évoquant aussi bien John Cage et Brian Eno qu’Aphex Twin. Casque rétro sur les oreilles, les mannequins portent des blousons de raveur, parfois moirés, des sweats à capuche à imprimé psyché, des jeans cargo qui tintent à cause de grelots brodés à la cheville ou des tee-shirts qui reproduisent des images de Jeremy Shaw, Canadien dont l’œuvre explore l’état transcendantal dans lequel le son peut plonger.
Des corps stimulés par une musique tapageuse : c’est ce que Jeanne Friot donne à voir au Théâtre du Rond-Point. Face à la montée des extrêmes droites, « la culture et la création sont souvent parmi les premières touchées ; paradoxalement, on attend aussi d’elles (…) qu’elles sonnent l’alerte », écrit dans sa note d’intention la créatrice qui avait signé l’armure d’une cavalière galopant sur la Seine pour la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024.
C’est avec la chorégraphe Maud Le Pladec et le Ballet de Lorraine, autres anciens participants aux festivités olympiques, qu’elle s’associe pour un défilé-ballet vitaminé. La danse, qui entremêle portés, regroupements et corps-à-corps amoureux lesbiens, dynamise une collection très épaulée, pensée pour des esprits sportifs (combinaisons moulantes), punks (tartan, ceintures sanglées en corset ou manteau), fêtards (robe ou minishort en sequins) et militants (tops « It’s never too late to fight fascism »). Un format artistique qui donne de l’élan à cette mode revendicatrice.
Enfin, Lemaire a confié la mise en scène de son show à la scénographe Nathalie Béasse. Dans l’amphithéâtre de l’Opéra Bastille surgissent par l’entrebâillement d’un grand rideau bleu-gris différentes grappes de « personnages », qui passent, posent, s’animent, se suivent. Des hommes sages en combinaison workwear, des danseuses en robes sable volantées, des baroudeurs en blouson de cuir, des esthètes en manteau léopard et tee-shirt ou robe effrangés…
Pragmatique et alléchant, ce vestiaire complet s’égaye de détails intrigants : des velours ou des cotons poudrés sont gagnés de reflets métallisés, des illustrations surréalistes du dessinateur et dramaturge Roland Topor (1938-1997) sont employées en imprimés, tandis que l’œil joue à déceler les artistes qui se sont glissés dans le casting, de l’actrice sud-coréenne Doona Bae à l’acteur finlandais Jussi Vatanen. « Aujourd’hui, la mode est devenue matérialiste, numérisée, parfois déshumanisée, observe Christophe Lemaire, codirecteur artistique avec Sarah-Linh Tran. Or, le style, c’est aussi, par-delà les vêtements, une présence, un maintien, une dignité. » Une « densité humaine » que les parades habituelles occultent parfois et qui s’illustre ici par un spectacle bien vivant.