Depuis que l’administration Trump a rendu publics 3,5 millions de documents issus du dossier Jeffrey Epstein le 30 janvier, l’affaire ne cesse de troubler l’opinion. Tous les regards sont tournés vers ce financier new-yorkais à la tête d’un réseau international de proxénétisme et de pédocriminalité.
Professeur de philosophie à l’Ecole normale supérieure, Marc Crépon analyse la façon dont ce scandale sexuel met notre société à l’épreuve. Le directeur de recherches au CNRS est notamment l’auteur de nombreux ouvrages sur la question de la violence, tel que Le Consentement meurtrier (Cerf, 2012). A la suite de la révélation de l’affaire Matzneff, écrivain accusé de viols sur mineurs, il a publié Ces temps-ci. La société à l’épreuve des affaires de mœurs (Rivages, 2020), un essai dans lequel il analyse l’étendue de la complaisance passée de la société face à ce type de violences sexuelles.
L’affaire Epstein révèle un système de consommation et d’exploitation de jeunes filles, réduites à l’état d’objets sexuels et mises à la disposition des puissants de ce monde. Il est évident qu’un tel scandale sexuel met la société à l’épreuve, non seulement parce qu’elle la met en face de son silence passé, mais parce qu’elle porte en elle plusieurs pièges. Le premier consiste à basculer dans le complotisme, en considérant que tous les puissants de ce monde sont des pervers sexuels – alors qu’il ne s’agissait pas d’un vaste réseau, mais d’un vivier dans lequel des jeunes femmes étaient offertes à des personnes bien précises qui bénéficiaient des avantages « en nature » que leur offrait Epstein. Le second piège consiste à se focaliser sur les responsables, en oubliant les victimes et la façon dont les violences sexuelles les ont détruites.
Nous sommes sidérés par l’ampleur des complicités et la culture du viol au plus haut niveau de la société. Jeffrey Epstein est condamné une première fois en 2008 [à dix-huit mois de prison] pour trafic de prostituées mineures. Des faits extrêmement graves qui ne dissuadent pas un certain nombre de personnes d’entretenir des relations avec lui. Continuer à fréquenter Jeffrey Epstein en connaissance de cause procède pourtant d’une minimisation complète de ses crimes.