Au premier tiers d’Un chien au milieu du chemin, José Viriato pénètre pour la première fois chez sa voisine malade afin de lui porter assistance. Beatriz vit seule parmi les cartons et les sacs entassés du sol au plafond. Le spectacle suinte une déprime que la prose brutale d’Isabela Figueiredo ne fait qu’aiguiser. Progressant au milieu de ce « cataclysme » comme dans un décor de film en noir et blanc, José Viriato aperçoit, jetée sur un carton, une couverture jaune à fleurs vertes, relique d’une époque où Beatriz s’est crue aimée. Cela, il n’en sait rien, car il ignore encore tout de cette voisine un poil rustre. Mais il a ce geste de lui en recouvrir les épaules – geste qui suscite chez elle l’envie de raconter l’amoureuse bafouée qu’elle fut.
Du gris à la couleur, de la douleur à la douceur, l’écrivaine portugaise, révélée en France avec Carnet de mémoires coloniales (Chandeigne, 2021), explore le chemin escarpé au bout duquel deux âmes réapprennent à s’ouvrir à l’autre et à croire en la possibilité d’être aimées. Ses deux précédents livres traduits en France suivent peu ou prou la même direction. Inscrit dans le Mozambique portugais, où l’autrice est née en 1962 avant de le quitter en 1975, à l’indépendance, comme des milliers de retornados (colons relocalisés au Portugal), Carnet de mémoires coloniales relate par fragments, et au moyen de photos de famille, une enfance marquée par le racisme et la brutalité d’un pays et d’un père, dans des pages corrosives tenant à la fois du réquisitoire et de la déclaration d’amour.